jeudi 28 juin 2012

Austérité : le changement, c'est maintenant... ou jamais

Il y a ces instants superbes où la justesse de l'analyse politique vous terrasse... Christian Jean-Pierre l'a fait.

Après que B. Lizarazu ait défini le match de football Allemagne - Grèce comme l'opposition entre "le bon et le mauvais élève de la zone euro", C. Jean-Pierre surenchérit pour reprendre un journal allemand et affirmer que les joueurs de la Mannschaft devaient traiter leurs homologues grecs comme Angela Merkel l'avait fait : "être sévère mais juste".
Christian Jean-Pierre n'a sans doute jamais lu notre billet sur la situation grecque, ni survolé l'article référence au titre un peu trop provocateur des oppositions grecques et allemandes :
Mais sait-il au moins que la justice version chancelière allemande impose une baisse du salaire minimum de 22% ? Juste cela.
Nous ne lui en voulons pas. Le monde économique et politique n'est pas simple comme un 4-4-2 et l'utilisation d'images caricaturales semble être l'essence même du journalisme sportif. Il est toutefois beaucoup plus inquiétant d'avoir toujours à faire face à cette image de la justice par l'austérité dans les discours politiques européens. Une petite revue de presse navrante nous le rappellera. Mais que le discours soit entendu et relayé est une chose, inscrire l'austérité dans les textes législatifs en est une autre et c'est bien de cela dont il va être rapidement question lors du vote du TSCG par la nouvelle assemblée.
Les socialistes sont plus que jamais face à leur slogan : le changement, c'est maintenant... ou jamais.


Le discours dominant est constitué d'un constat alarmiste "Nous n'avons plus les moyens" et d'une solution musclée : l'austérité. Faut-il encore l'illustrer ?
Dernier exemple en date, une interview de Jean Peyrelevade, (ancien président du Crédit Lyonnais, administrateur aujourd'hui de Bouygues et de nombreuses banques, naviguant politiquement entre le Modem et le PS) au titre évocateur dans Libération :
Etre de gauche, c'est réduire la dépense de manière juste, Libération.fr, juin 2012

Verbiage habituelle de la politique de l'offre (productivité, compétitivité, diminuer la pression fiscale sur les entreprises, fuite des ménages les plus riches) nous en reparlerons, puis une énorme ânerie :
"Quand je pense que l'intégralité ou presque de mes dépenses d'assurance-maladie sont couvertes par le système de protection sociale, est-ce nécessaire ?"
Il semble inquiétant que notre économiste n'est pas vu passer la baisse du niveau de remboursement ces dernières années ? Mais au-delà de ça, la santé est le secteur type de l'efficacité de la mutualisation des dépenses publiques. Jean Peyrelevade sait très bien que notre facture globale de santé est faible en pourcentage de PIB au regard d'autres pays où la part publique est faible et leur facture finale bien plus élevée. Il semble plaider pour un système de remboursement progressif au regard des revenus, comme Alain Minc il y a quelques temps. Fausse bonne idée rappelait alors Serge Halimi, dans son éditorial Contre l'équité.  (Pour en savoir plus, l'article Santé de notre Ecothèque idéale).

L'austérité comme seul horizon pour les peuples européens donc. Mesures radicales en Grèce sans résultat aucun (espérance de vie en baisse, PIB à -25% depuis 2008) ou expulsions de familles et baisses des budgets Santé, Ecole en Espagne.
Pourtant, José Manuel Barroso, président de la surpuissante Commission Européenne, ne changeait pas de cap la semaine dernière au G20 :
 "Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles".
Cette phrase fait froid dans le dos. Quelles réformes structurelles ? Quand la Commission l'emploie au sujet de la France, cela signifie une libéralisation du marché du travail. En Grèce, le temps de travail est de 43 heures et le salaire minimum ramené à 586 euros.
"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
Copyright © EurActiv.fr
"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
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"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
Copyright © EurActiv.fr
"Les Grecs ont fait des efforts immenses en termes de consolidation budgétaire mais ils n'ont pas assez avancé en termes de réformes structurelles"

Source : http://www.euractiv.fr/g20-europeens-pression-article
Copyright © EurActiv.fr

Un article d'un blog du Monde cette semaine a voulu mettre en avant le côté inhumain de la solution. Merci.

Toutefois, les sauvetage des banques et des personnes ne peuvent être placés dans une telle opposition. Il fallait sauver les banques en 2007-2008 pour protéger les dépôts des citoyens. Mais il fallait surtout réformer le fonctionnement bancaire en profondeur pour ne pas nous retrouver dans la situation actuelle et donc ainsi :
- poser des séparations claires entre dépôts et spéculations
- arrêter le financement des Etats auprès des banques. 
Ce qui n'a pas été fait et nous a amené dans ce schéma débile :
les banques ont trop spéculé et n'ont plus de sous (2007),
... les Etats prêtent aux banques pour éviter leurs banqueroutes (2007-2008),
... les Etats n'ont alors plus de sous mais ne peuvent pas emprunter ailleurs qu'aux banques (article 123 du traité de Lisbonne) (depuis 2010),
... la BCE prête alors aux banques qui reprêtent aux Etats en prenant une large commission (2011-2012), puisqu'il n'y a plus que sur ce marché dit "obligataire" qu'elles peuvent se refaire !

Conclusion : nous marchons sur la tête. Mais le gouvernement espagnol marche sur la tête ET se la cogne contre les murs. A quoi cela sert-il de laisser se faire expulser des familles de maisons qui ne valent rien ?
Le désastre social s'accompagne d'un non sens économique. Paul Krugman et Joseph Stiglitz s'accordent à dire que lors des saisies de biens aux Etats-Unis, les banques ne récupèrent que 50% du montant du prêt. La décote du bien sur un marché en déconfiture, les frais de remise en état, les commissions de vente réduisent la restitution à peu de choses et donc alourdissent la dette bancaire. Rééchelonnement de la dette, législation pour abolir les modalités de prêts toxiques et moratoire sur les expulsions par le gouvernement espagnol auraient permis d'entretenir l'espoir.


Cette petite revue de presse doit nous laisser sur notre faim tant il est facile de percevoir en quoi l'austérité  n'arrangera rien, mais ne nous permet pas d'envisager les autres possibilités de sortie de la crise. Nous le ferons donc dans le prochain billet à partir de la lecture de Krugman justement.
Krugman, P., Pourquoi les crises reviennent toujours, août 2009

Les enseignements de Krugman sur ce gros mot de "macro-économie" sont plein d'intérêt pour comprendre que le vote du TSCG par l'assemblée relève bien de cette problématique : continuer dans la politique du désastre ou enfin percevoir l'obligation du changement. Pas sur que ce soit compris...



PS: Mona Chollet réalise une autre revue de presse montrant que l'austérité est trop souvent justifiée par une logique morale : le travail et le sacrifice nous permettront de nous redresser de nos fautes, et livre une analyse originale.
Chollet, M., Aux sources morales de l'austérité, Le Monde Diplomatique, mars 2012

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