samedi 30 juin 2012

Gestion de crise: le changement ne viendra pas

Nos papiers précédents ont tenté d'expliquer que l'austérité n'était pas la solution et que le TSCG serait une erreur majeure.
Le gouvernement socialiste français ne partage pas cet avis. J.-M. Ayrault annonce une baisse des effectifs publics ou plutôt prolonge la baisse sarkozyste. Et François Hollande, dans une grande supercherie de sommet européen, semble avoir troqué un chèque modeste de relance de la croissance contre la ratification prochaine du TSCG par l'assemblée nationale.
Mais alors existe-il d'autres solutions, de réelles solutions, pour sortir de la crise ou doit-on se résigner au même enfermement idéologique que nos dirigeants ?

Pour y répondre, la question que nous devons nous poser est celle de l'expérience : comment certains pays sont parvenus à sortir de crises économiques majeures ?
Paul Krugman invite économistes influents et hommes politiques à s'inspirer des causes et solutions envisagées face aux crises précédentes: le Japon depuis les années 90, le Mexique en 1995 et 1997, certains pays asiatiques en 1997, l'Argentine en 2002.
Dans son ouvrage, l'auteur fournit une analyse détaillée de celles-ci pour nous alerter du fait que les leçons du passé ne sont pas tirées et que politiques et économistes continuent d'appliquer les mêmes recettes inefficaces.

Ce livre traite de questions macro-économiques complexes, et parfois difficiles d'accès, mais celles-ci doivent nous permettre de dépasser ce bon sens pathétique - "nous n'avons plus les moyens donc dépensons moins, c'est évident"- qui nous amène à accepter n'importe quoi.
Alors essayons de comprendre.


Mais d'abord qui est Paul Krugman ?
Paul Krugman est économiste, professeur au célèbre Massachusetts Institut of Technology, ancien de la Banque Mondiale et accessoirement Prix Nobel.
Difficile de parler à son endroit d'altermondialiste acharné ou d'anti-libéral convaincu. Krugman est l'auteur d'un plaidoyer argumenté sur la mondialisation, portant un regard critique et convaincu sur ces bienfaits sans être dans le délire de la mondialisation heureuse d'Alain Minc. Nous dirons que Krugman est un libéral néo-keynésien, nous y reviendrons.

Que nous dit-il ?
Il nous rappelle d'abord que le pouvoir politique souhaite 3 choses pour son économie sans pouvoir obtenir les 3 en même temps.
Premièrement, pouvoir agir sur les taux d'intérêt. Les augmenter - emprunter devient coûteux - pour contrôler l'inflation ou le réduire - emprunter est bon marché - pour stimuler l'activité. Avec comme préoccupations, d'une part, la prévention de "bulles" : des taux trop bas peuvent faire monter la masse de crédits dans des limites peu raisonnables, et d'autre part, les composantes de l'inflation qui ne sont pas systématiquement liées entre elles : l'inflation sur les prix est-elle suivie par les salaires ? L'inflation des prix est-elle supérieure au taux d'intérêt bancaire, ce qui décourage l'épargne : à quoi bon épargner si les sous épargnés aujourd'hui permettent d'acheter moins de biens demain ?

Deuxièmement, veiller à la stabilité des taux de change pour que ses entreprises puissent travailler à l'international dans des conditions stables et pour que ses importations vitales ne coûtent pas les yeux de la tête à ses habitants. En période de crise, les investisseurs quittent le pays et la monnaie se déprécie. Deux solutions s'offrent alors aux Etats : soutenir le taux de change en achetant de la monnaie locale sur les marchés tant qu'ils le peuvent, ou laisser se dévaluer la monnaie sur les marchés; une fois dévaluée, les investisseurs reviendront puisqu'il leur coûtera moins cher de produire sur place.

Troisièmement, assurer la libre circulation des capitaux "afin de se retirer complètement de ce qui relève du secteur privé". La justification relève d'une conviction personnelle de l'auteur, libéral, mais il assure que les tentatives passées de limite à la circulation des capitaux se sont avérées néfastes. Un pays qui ferme ses "frontières" pour éviter la fuite finit toujours par regretter son choix. Pragmatisme donc...


En théorie donc, les outils sont nombreux et le pouvoir politique administre rationnellement un monde économique rationnel. En pratique, pas du tout. 
Krugman met en avant principalement 2 ensembles de facteurs venant troubler ces équilibres. Tout d'abord, la versatilité des marchés. De nombreuses crises ont été amplifiées ou créées lorsque les investisseurs fuient ou investissent dans l'économie d'un pays, parfois sur des décisions peu évidentes, des effets de panique ou comportements moutonniers. Ensuite, le rôle croissant du secteur financier non bancaire ces dernières années. Le chapitre sur les hedge funds et leurs capacités à renverser les marchés est éclairant. Vraiment.

Un exemple, pour le plaisir, Hong Kong 1998.
"Ils (certains fonds spéculatifs) se mirent en position courte sur des actions de Hong Kong, c'est-à-dire qu'ils empruntèrent ces actions à leurs propriétaires et les vendirent contre des dollars hongkongais (...). Puis ils changèrent les dollars hongkongais en dollars américains. Ils tablaient sur la venue d'un des évènements suivants. Ou bien le dollar hongkongais allait être dévalué, donc ils gagneraient de l'argent sur leur spéculation monétaire; ou bien l'autorité monétaire allait défendre sa monnaie en relevant ses taux d'intérêt, ce qui ferait baisser la bourse locale, et ils gagneraient de l'argent sur leur position courte en Bourse." Le tout avec une mise de départ faible, la vente de l'un permettant l'achat de l'autre. A vos questions en commentaire, pour plus de compréhension.

Ces limites à l'administration de l'économie par le politique aboutissent à la peur des spéculateurs. Le discours et l'activité du politique vise alors en priorité à "rassurer les marchés", à ne pas faire fuir ou amplifier les mouvements de panique des investisseurs. La politique de l'offre - offrir les meilleurs conditions possibles aux entreprises - devient la norme : baisses de charges, allègements fiscaux, contrôle du budget de l'Etat  et aujourd'hui austérité.
Krugman conclue sur le renoncement pathétique du politique : "le besoin ressenti de jouer le jeu pour rétablir la confiance supplante toutes les autres considérations de la politique économique. Cela paraît assez fou, mais c'est ainsi."


Pour notre crise européenne, comment ces 3 principes et cette peur de spéculateurs se manifestent ?
La libre circulation des capitaux, pas de souci. Elle est inscrite comme principe fondamentale du Traité de Lisbonne. Tant et si bien que la justice européenne a condamné l'Etat français à une amende de 4,2 milliards cette année sur l'inconstitutionnalité de son imposition des OPVCM français et étrangers. C'est le montant de l'impôt sur le revenu sur une année. Rien que ça.

Impossible ou presque, par contre de dévaluer la monnaie. L'Euro ne nous permet pas une telle stratégie ou la rendrait peu efficace. Les Etats membres peu en difficulté auraient tout à y perdre. Les Etats mal en point pourraient le réaliser sur leur monnaie nationale en sortant de l'Euro, mais leurs dettes, libellées en euros, exploseraient. Les banques de la zone Euro qui détiennent la dette de pays sortant de l'Euro seraient en très mauvaise posture. De plus, la grande majorité des entreprises européennes travaillent pour la zone Euro. 
Une dévaluation ne règle donc en rien les déséquilibres intérieurs de la zone. 10 ans après sa mise en circulation, l'Euro montre sa grande limite en ne laissant pas de marge de manœuvre sur leur monnaie, à des pays extrêmement différents les uns des autres. Petit article à ce sujet.

Reste la régulation des taux directeurs. Ne reste que ça. L'inflation est la lubie allemande depuis la seconde guerre mondiale. Avant la crise, la politique de la BCE était de réguler celle-ci mais de réguler quelle inflation ? Certes, salaires et prix évoluèrent peu, mais la masse monétaire explosait comme le montre cet article de J.-M. Harribey et son graphique, au profit de l'économie spéculative principalement. Les belles années de l'économie financiarisée et la bulle des subprimes. Mais depuis 2008, l'éclatement de la bulle spéculative  n'est pas restée sans effet sur l'économie réelle et la baisse de l'activité économique a amené la BCE à baisser ses taux.
Aujourd'hui les taux sont au plus bas, la BCE prête même directement à taux extrêmement faible aux banques. Pourtant les difficultés sont toujours présentes et pire, les entreprises trouvent que leur accès au crédit est toujours limité. Pourquoi ?
Une des explications avancées est la suivante. Les banques commerciales profitent de cet argent à bas prix pour se débarrasser de leurs crédits toxiques et restreignent le risque, c'est-à-dire les conditions d'accès au crédit à leurs clients. Voilà ce qu'on appelle la trappe à liquidités, connue de tous depuis un précédent japonais. Plus de crédits se ferment que de nouveaux ne s'ouvrent. Vous voilà prêts pour aborder le sujet de la création monétaire et cet article génial.



Le constat étant donné, quelles sont alors les solutions envisagées par Krugman ?
- la stimulation keynésienne de l'économie : l'Etat ne doit pas laisser aux banques commerciales la stimulation de l'économie mais s'en charger directement par le financement de travaux, l'embauche de personnels, avec pour seule question à se poser : chaque euro investi par l'Etat est-il au service de la relance économique ? Un euro prêté à une banque pour renflouer un prêt, ou laissé par une baisse d'impôts à un particulier fortuné, ne relance en rien l'économie, là où un travailleur modeste payé réinvestit l'intégralité de son salaire en consommation. Le concept de cette rentabilité d'investissement de l'Etat est celui du coefficient multiplicateur, cher à Stiglitz également.
- la relance de la réflexion sur la politique de la demande : la politique de l'offre est un désastre duquel il faudra bien qu'un jour nos responsables politiques et nombres d'économistes sortent. Sur le sujet, l'auteur fournit cette phrase culte :
"Le corpus d'idées creuses qui revendiquent le nom d'"économie de l'offre" est une doctrine fanatique qui aurait eu peu d'influence si elle n'avait pas fait appel aux préjugés des rédacteurs de presse et des gens fortunés. (...) Cette bonne vieille macroéconomie de  la demande a beaucoup à offrir dans la situation difficile où nous nous trouvons."
- l'inflation, limitée, mais permettant de décourager l'épargne et d'éviter toute trappe à liquidité,
- la régulation du secteur financier bancaire et non bancaire, inutile de justifier.


Ce livre fait du bien. Libéral, il ne remet pas en cause le concept de croissance ou la consommation qu'il faudra un jour dépasser. Il s'appuie et continue de louer le libre-échange et la mondialisation, il ne s'intéresse pas aux inégalités de revenus et aux exigences de justice sociale si prégnantes. Mais, non conformiste, sa grande qualité pédagogique permet une compréhension des politiques macro-économiques, donne une validité théorique à notre impression que ce monde marche sur la tête et prouve que, même dans le cadre libéral, l'austérité n'est pas une alternative sérieuse.

Bonne lecture.
A vos questions et à vos remarques. Cet article n'étant pas l'oeuvre d'un prix Nobel, quelques erreurs peuvent s'y glisser.

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