lundi 12 août 2013

Aujourd'hui j'ai lu de la merde (1)

F.-R. Hutin, Lueur d'espérance ?, Editorial, Ouest-France, 10 août 2013

Soyons clair, lire l'éditorial de Ouest-France pour un militant progressiste, altermondialiste, gauchiste et tous les individus en -iste plutôt de gauche est une souffrance. Restons poli, parlons de souffrance.

Enfin, samedi dernier, la souffrance intellectuelle était trop forte ! Les 800 000 lecteurs du plus grand quotidien régional du pays avaient un concentré d'économie de comptoir, de cliché mais surtout de mauvaise foi évidente au travers de l'oubli de cette notion, bénigne, basique, minuscule... de classes et son corollaire, le conflit de classes.

Le cliché, classique mais infantilisant : les Français sont pessimistes et une mauvaise nouvelle, même infondée, les rendra encore plus pessimistes, tellement ils sont pessimistes, alors surtout ne leur envoyons pas de signaux négatifs.

L'économie de comptoir. François-Régis Hutin a employé les termes de base du langage économique conservateur (croissance, compétitivité, réformes de structures) et convoqué les Sages habituels, FMI plus Cour des Comptes, pour justifier son propos.

Peu importe que le FMI soit depuis longtemps disqualifié pour donner la moindre leçon d'économie politique (1 ; 2 ) et que la Cour des Comptes ait largement dépassé les limites de sa fonction comptable pour devenir une instance politique.

Peu importe que derrière ces termes se cachent... le vide. Total !

Combattre le chômage. Très bien. Austérité ou relance, cher éditorialiste ? Les emplois d'avenir ne seront pas suffisants et la dette est colossale, le tout à 3 phrases d'intervalles. Le financement des uns n'est pas possible sans aggraver l'autre. Alors on fait comment ? On espère que le lecteur fera pas le lien ? On le croit trop bête pour se poser la question ?

Et les fameuses réformes structurelles. Dans les Nouveaux Chiens de Garde, Frédéric Lordon explique que le journaliste chien de garde est incapable de pondre un article, sans glisser le mot réforme toutes les trois lignes.
"Ces réformes - le marché du travail, la fiscalité, la protection sociale, la formation, le fonctionnement de l'État et des collectivités locales - sont pourtant indispensables."

Donc là, on les a toutes, on peut choisir. 
Après l'ANI du PS, (n'employons plus jamais le mot gauche pour parler du PS, même par inadvertance, soyons sérieux), et le détricotage des 35 heures de droite, on flexibilise un peu plus le marché du travail ?
Après avoir fait passé notre système de santé de la 1ère à la 10ème place au classement de l'OMC en moins de 15 ans, on baisse encore un peu plus la part mutualisée de son financement pour augmenter la facture santé globale des Français ?
Les impôts, on baisse ? On augmente ? Pour qui ? Comment ? L'Etat coûte trop cher évidemment, fonctionne mal, la formation, l'Ecole, nia nia nia... 

Logique d'économie de comptoir en 3 étapes, faisons le bilan : 
- sortir de la crise par la recherche de croissance, on sourit ( 1 ), 
- la croissance reviendra par l'effort absolu consacré à la compétitivité des entreprises et de l'économie française (1 ; 2 ; 3), on rit jaune, 
- la compétitivité ne reviendra que par des réformes structurelles, on déchire le canard... Non, ce serait dommage avant d'arriver à la perle !
La perle, la voici : les Français, ou plutôt certaines catégories de Français, s'opposent aux réformes et vont s'opposer à la réforme des retraites pour conserver leurs "intérêts privés"

François-Régis Hutin est patron de presse avant d'être éditorialiste. Le groupe qu'il dirige est un exemple très parlant de la logique de concentration du capitalisme. 
En prenant sa casquette d'étorialiste, il utilise avec plaisir le mythe ultime du néolibéralisme : il n'y a pas de classes sociales. L'ensemble des agents économiques doit œuvrer ensemble pour la croissance et la compétitivité des entreprises puisque la santé des entreprises est l'alpha et l'oméga, le but ultime du politique. Oh les petits oiseaux... Piou Piou Cuicui

Si un ouvrier, un salarié, un fonctionnaire, un cadre se laisse encore berner par une démonstration pareille, il faut juste lui rappeler que la croissance dans une économie capitaliste, en temps de crise ou de prospérité, profite surtout, et souvent uniquement au décile voire au percentile le plus riche (1 ; 2 ; 3 ).

François-Régis Hutin exècre les Français qui défendront leurs intérêts privés pour la réforme des retraites. Les intérêts privés regrouperont pourtant, dans ce cas précis, pas mal de monde. Mais il rédige un éditorial servant ses intérêts privés : les réformes ayant pour objectif la compétitivité des entreprises, classiquement néolibérales, profitent à ses entreprises et permettent un accroissement de richesses pour sa classe sociale, pour les détenteurs du capital au détriment du travail.


Souffrance donc à cette lecture.
Dans l'Ouest de la France, le journal Ouest-France est une institution; nos grands parents sont abonnés au quotidien, nos parents sont des acheteurs occasionnels et les jeunes actifs ne l'achètent jamais. Il ne faut pas  voir dans cette lente déliquescence un changement dans les modes d'information, non. Une autre piste est à aborder : ce journal est désavoué parce qu'il n'est pas compétitif, parce qu'il est atrocement nul, parce que ces lecteurs ont l'impression d'être pris pour des imbéciles et les réformes structurelles n'y changeront rien. Les réformes rédactionnelles sans doute bien plus.


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