lundi 25 janvier 2016

Aujourd'hui j'ai vu de la merde : la pub Au Champ

Le dernier article du blog commençait par ces mots :
Le service de comm d'Air France voulait passer à autre chose le plus vite possible à coups de slogans magnifiques. Y a-t-il jamais eu campagne plus ridicule ?

Il y a eu bien plus ridicule depuis ce dernier papier ! Une enseigne de la grande distribution qu'on appellera Au champ diffuse un clip où une caissière néophyte s'exerce avant de commencer son travail, avec un souci de bien faire évident, reçoit le soutien de ses collègues, fait preuve d'un sens de l'accueil aigu devant ses clients et profite ensuite à la fin de son travail d'un moment de convivialité avec ses collègues dans un bar.

Au premier abord, la sensation de foutage de gueule nous titille franchement au regard de l'épanouissement professionnel que connaissent ou ont connu nos proches ayant fait l'expérience de la caisse.

Mais une lecture récente m'invite à penser que le foutage de gueule ici dépasse l'entendement ! Dans un livre intitulé Encaisser, Marlène Benquet, l'auteure, a réalisé un travail de sociologie en immersion dans différents corps de métier d'une autre enseigne de grande distribution qu'elle avait nommée Batax. Elle aurait pu la nommer Croisement pour faciliter l'identification.

La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée aux métiers en magasin et son premier chapitre traite des moyens pour obtenir l'investissement des salariés au sein de ceux-ci.

Les paragraphes s'intitulent :
- L'endurance comme compétence : l'auteure fait l'expérience de la douleur physique du travail à ces débuts et identifie les compétences professionnelles de ses collègues chevronnés pour durer. Elle n'a pas du sourire beaucoup son premier jour.
- Sans temps ni espaces propres : les plannings, les rotations des pauses, les horaires changeants, les temps partiels fréquents limitent le contact professionnel entre salariés. Elle n'a pas du avoir la même expérience dans le vestiaire.
- Echanger l'investissement contre des faveurs : les responsables des hôtesses de caisse maintiennent l'investissement des salariées par des échanges de faveurs bénignes (heures de pause, positionnement de la caisse...). Le travail n'a pas du la motiver beaucoup.
- Isoler les salariés les uns des autres : Elle n'a pas du vivre de grands moments de convivialité.
- Recruter des individus aux possibilités d'action limitées : comment devient-on caissière ? Le titre est mal choisi puisqu'il peut être perçu comme péjoratif mais l'auteure veut exprimer l'idée que les salariées en caisse n'ont pas beaucoup de possibilités d'action sur leurs trajectoires professionnelles. Elle identifie 3 catégories de caissières aux caractéristiques démographiques et professionnelles différentes :
  •  Les jeunes à temps partiel en complément de leurs études ont un engagement limité dans leur métier, dans leurs revendications syndicales et une flexibilité dans les horaires de travail intéressante pour l'employeur. 
  • Les jeunes mères de famille, souvent diplômées, avaient des aspirations professionnelles différentes mais la nécessité d'assumer leur famille a installé dans le temps une situation pensée au départ comme provisoire. Les mères de famille monoparentale sont sur-représentées dans la profession. 
  • Enfin les "anciennes" ont connu d'autres périodes de l'entreprise où les exigences de rentabilité n'étaient pas si prégnantes et permettaient un rapport au client plus enrichissant; elles connaissent l'entreprise et résistent aux pressions de leurs supérieurs hiérarchiques. Ce que ne font pas de manière aussi explicite les deux autres catégories.
Les rapports entre ces 3 catégories de personnel sont parfois tendus. Pas l'air d'aller boire un verre tous les jours.
- La triple insécurité de l'emploi : Insécurités économique (salaire faible), temporelle (planning changeant), projectionnelle (peu de promotion, peu de reconnaissance des acquis du passage en caisse)
- Rendre l'insécurité supportable : CDI comme norme, caisse de solidarité pour les salariés en détresse, système de fixation des horaires par les caissières elles-même.

Bref, quelques éléments à la vision de cette pub. Mais il nous faut avoir une pensée pour les neuneus ayant pondu une anerie de clip aussi énorme, comment peut-on pondre un truc pareil ? Dans quel monde vivent nos neuneus pour prendre autant le spectateur pour un con ? Pour avoir tant de mépris pour la réalité professionnelle de millions de salariés ? Pour se donner bonne conscience une fois reçu l'accord et le chèque de la direction de l'entreprise ?
Il y a plus grave, vous me direz.
Pour la défense de nos neuneus, faire de la pub pour la grande distribution devient difficile : dire que le commerce profite à tous quand les agriculteurs brûlent tout un tas de choses devant vos magasins, ça ne peut pas passer ? Dire que l'on est producteur-commerçant est plus subtil mais il ne s'agit là que de rachats de boîtes que l'on a mises soigneusement dans l'étau au fil des années. Dire quel empressement s'empare du client pour aller acheter au supermarché 4 yaourts ouvrant droit à une réduction, vous savez que vous achetez moins cher... Non franchement pas un métier facile.

Pour finir, on peut questionner le fait que la possession du capital donne le droit de communiquer sur n'importe quoi, n'importe comment. Il est dommage que les organisations syndicales n'aient pas le capital nécessaire pour médiatiser leurs victoires ou leurs combats contre la direction de leurs groupes.
- Une victoire en cassation en 2011 pour les salariés de Croisement et d'Au Champ sur la question suivante : la rémunération des temps de pause doit-elle être prise en compte ou non pour vérifier que les salariés ont bien reçu le Smic, ou doit-elle s'ajouter au-dessus du Smic? Le climat social de bisounours que l'on nous décrit chez Au Champ est tel que les avocats du groupe ont joué la montre pour obtenir la prescription d'une partie des pertes des salariés.
- La réparation d'un licenciement pour faute grave :  une fraude à 3 euros

Des broutilles certes, des broutilles que la direction du groupe cherche à tout prix à ne pas payer aux salariés pour survivre, juste survivre. Pour la santé de l'entreprise, comme l'indique la formule consacrée.
La famille propriétaire a encaissé 87 millions d'euros de dividendes en 2009.

La détention et la captation du capital donne tous les droits... Bêtise, avarice, suffisance...

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