samedi 30 janvier 2016

Lordon pour les nuls

Frédéric Lordon, cité à longueur d'articles dans ce blog, est un économiste de gauche, particulièrement influent chez les progressistes, altermondialistes, gauchistes etc...

Il faut toutefois avouer que son discours est particulièrement difficile à suivre pour les néophytes, pour les  sympathisants de gauche n'ayant pas beaucoup d'intérêt pour l'économie politique, et encore moins pour nos concitoyens convaincus que François Lenglet et Capital constituent le summum de la pensée économique française.
Cette vidéo présente un ensemble des idées fortes de Frédéric Lordon et des économistes de gauche. 
Invité au sommet "Plan B pour l'Europe", il donne sa vision des conditions permettant l'émergence d'une politique de gauche au pouvoir en Europe.

Nous allons essayer d'expliquer certains concepts utilisés, les enjeux de certains points de vue développés pour susciter l'intérêt des lecteurs de ces lignes, renvoyer vers des articles traitant d'éléments plus spécifiques développés en surface ici et convaincre, en fait, de la nécessité de penser la sortie de l'Euro. Rien que ça.

 

Son descriptif de la situation en Europe est celui-là : "Il y a en Europe le problème général du néolibéralisme et il y a la complication particulière de l'ordolibéralisme allemand."

Son analyse des conditions d'émergence d'une politique de gauche en Europe est la suivante : "Seule la sortie de l'euro peut amener le changement et le retour de la pleine démocratie"

Qu'est-ce que le néolibéralisme ? 
Chacun sa définition du néolibéralisme, du fait que personne ne revendique la paternité de ce courant de pensée. Un néolibéral se dit toujours simplement libéral quand l'altermondialiste le traite de néolibéral. Voir la page Wikipédia, sincèrement imbitable.

Prenons la définition su site du Monde Diplomatique : "Le néo-libéralisme désigne le renouvellement des thèses économiques libérales qui ont inspiré les politiques économiques des pays occidentaux. Ces politiques, devenues dominantes, ont pour objet de créer un environnement propice à l’afflux des mouvements de capitaux — source d’épargne disponible pour l’investissement —, par la dérégulation des marchés, la réduction du rôle de l’État, des dépenses publiques et de la fiscalité (en particulier au bénéfice des entreprises), un contrôle strict de l’évolution de la masse monétaire pour prévenir les effets inflationnistes, la privatisation des entreprises publiques et l’abaissement du coût du travail."
Privatisation, réduction des dépenses publiques, libérer le marché du travail, réduire le coût du travail, limiter l'inflation... on dirait entendre un montage de Macron, Seux, Pujadas et Woerth ! Politiques et économistes main stream n'ont que ces termes à la bouche ! Les idées néolibérales sont profondément ancrées dans leur système de pensée et il est obligatoire de rappeler, de répéter, de marteler qu'il s'agit d'idéologies, de choix politiques, qu'il n'y a rien de naturel et qu'il faudra bien faire autrement parce que ces idées ne marchent pas !

Une très belle histoire illustrée du néolibéralisme est réalisée par Lordon dans cet article. Toujours un plaisir de le relire.
En gros à la fin des 30 glorieuses, les classes dominantes avaient trop perdu, trop concédé aux classes populaires par l'Etat social et il fallait que ça change !

Qu'est-ce que l'ordolibéralisme ? 
Selon les Economistes atterrés, in L'Europe Mal-Traitée, l'ordolibéralisme est une école néolibérale allemande d'après guerre. "Dans cette vision des choses, le jeu du marché ne permet pas de converger spontanément vers l'équilibre. Pour que le marché puisse fonctionner et l'équilibre être atteint, les Etats doivent mettre en place un cadre institutionnel et juridique contraignant permettant aux mécanismes de marché de fonctionner. Les ordolibéraux croyant en la sagesse des experts, l'élaboration des règles du jeu leur est confiée. D'après Michel Dévoluy, "les politiques économiques inspirées de l'ordolibéralisme reposent sur quatre principes fondateurs : le respect de la propriété privée, qui relève du droit fondamental; le libre accès aux marchés, qui implique toute une série de régulations avec, en particulier la lutte contre les pouvoirs de marché, (cartels, oligopoes et monopoles) et la méfiance envers les entreprises publiques; la stabilité des prix, qui concerne la politique monétaire avec notamment, une grande importance attachée à la politique monétaire face aux pressions des gouvernements ; l'équilibre des finances publiques qui se traduit par la lutte contre tout "laxisme budgétaire"."

Pour aller plus loin, un article datant de la campagne contre le TCE, ce moment magique où l'Union Européenne s'est assise sur le vote de ses citoyens.

Dès lors que nous dit Lordon dans le détail dans cette vidéo ?

1. L'Euro n'est pas démocratique

L'épisode grec a montré que l'Euro progressiste n'existe pas. Syriza, Podemos, la Coordination Portugaise, portés à des postes de pouvoir par l'élection ont été ou seront écrasées par l'UE, sont ou seront dans l'impossibilité de mettre en place les politiques économiques pour lesquelles leurs électeurs ont voté.
Pourquoi ? Parce que nous avons voté pour des dirigeants nationaux néolibéraux et donc nous avons laissé les institutions européennes ratifier, faire ratifier des Traités qui soustraient au débat de nos élus la possibilité de discuter des bases de la politique économique : pas d'inflation, pas de déficit public, pas de niveau de dette trop élevée, pas d'annulation de dette. 
La monnaie n'est plus un moyen d'action du politique et les moyens d'action du politique en terme de politique économique sont réduits au strict minimal, au marginal. Puisqu'on ne peut plus financer en temps de crise la reprise de l'activité en dépensant, en créant du déficit.
Tout cela est inscrit dans le TSCG signé par Hollande au début du quinquennat.

Et par l'inscription dans les traités, même si nous changeons de dirigeants dans un pays de l'Euro par les élections, ils ne pourront rien dans le carcan de l'Euro.

Lire sur son blog


Ou pour une illustration par le cas grec, avant la reddition de Tsipras au dernier mémorandum, Lordon résumait l'alternative des Grecs ainsi : Passer sous la table ou la renverser. Après coup, on peut le dire ils n'ont pas voulu la renverser et sortir de l'Euro donc ils sont passés dessous.

Conclusion : il n'y a pas de pleine démocratie possible dans l'Europe actuelle. L'alternative de gauche vise donc rien de moins, rien de plus que la pleine démocratie. 

2. Les défenseurs de l'Euro se racontent des histoires

Pour les politiques, les néolibéraux, les économistes main stream et une partie de la gauche, l'Euro serait une évidence. Lordon parle d' "euro intransitif" : l'Euro comme gage de la modernité, gage de la paix entre les peuples. Il faut y rester, ça ne se questionne pas.
Pourtant, le carcan de l'Euro amène des tensions politiques majeures : séparatisme en Flandres, en Catalogne, en Ecosse; montées des extrêmes nationalistes europhobes en France,  aux Pays-Bas, en Allemagne...
Mais foncièrement, la paix entre les peuples n'est pas une histoire de circulation de marchandises ou de capitaux mais les échanges artistiques, culturels, touristiques sont bien plus importants.
La sortie de l'euro n'est pas une déclaration de guerre. Arrêtons de raconter des âneries.

On ne saurait que conseiller les articles les plus corrosifs et les plus marrants de Lordon sur ces éditorialistes eurocrétins qui se racontent des histoires. 

3. L'Euro ne changera pas parce que même si nous remettrions en cause les Traités, l'Allemagne ne remettra pas en cause sa croyance en l'ordolibéralisme.
L'idiosyncrasie monétaire allemande, c'est le rapport de la nation allemande à sa monnaie : le peuple allemand, dans sa grande majorité, de part son histoire et l'inflation incontrôlée des années 30 ne veut surtout pas d'inflation. Les Allemands sont  ordolibéraux : l'inflation n'est pas possible, les déficits publics doivent être contrôlés. Et l'Allemagne a posé comme condition de son entrée dans l'Euro l'écriture dans les traités non renégociables par le Parlement Européen, des principes de l'ordolibéralisme : l'indépendance de la banque centrale et l'impossibilité du Parlement Européen d'intervenir sur les missions de la banque centrale...

Dans l'hypothèse d'une contagion des idées de gauche en Europe, il est à croire que l'Allemagne n'adhérerait pas à une révision de la politique monétaire européenne et préférerait sortir de la zone Euro. Ce serait le Gerxit.

4. La gauche européenne doit prendre conscience de l'impossibilité de l'émergence de ces idées dans l'Euro actuel et arrêter d'attendre une prise de conscience internationale pour avancer.

a) Les promesses de gauche ne sont pas tenables dans l'Euro : sortir de l'austérité dans l'Euro, Euro et démocratie dans un horizon temporel proche. 
b) Attendre que l'ensemble des peuples européens en arrivent à souhaiter une alternance politique réelle en même temps n'est pas possible. Parce que au dernier ressort, cette mentalité allemande sur la monnaie peut changer sur un temps long mais les peuples en souffrance du Sud de l'Europe ne l'ont pas. L'Internationalisme imaginaire est voué à l'échec.

Il faut donc sortir de l'Euro, Etat par Etat. Cela n'indique pas un repli sur soi et cela n'empêche pas une coordination des luttes des gauches européennes, dans l'esprit d'un internationalisme réel au lieu d'un internationalisme imaginaire. L'Internationalisme réel est de ne pas attendre mais de pousser vers la sortie chacun des membres qui votent une alternance politique. Ici, Lordon indique que la Grèce doit sortir de l'Euro et que les gauches européennes doivent l'y aider, l'y inciter.


5. Restaurer la souveraineté

L'internationalisme imaginaire ou réel renvoie au cheval de bataille de Lordon, la souveraineté vue par la gauche.
Les pays, comme communautés politiques réelles, doivent affirmer leur souveraineté. Ils sont démocratiques, le peuple décide pour lui-même. Prenons un exemple pour illustrer cette idée fondamentale : imaginons que les citoyens européens votent le rétablissement de la peine de mort, l'autorisation des OGM, la fin du CDI ou la Constitution Européenne, mais que le résultat opposé aurait été recueilli en France. En quoi le résultat de ce vote européen s'imposerait à nous ? Nous sommes une communauté politique, nous sommes souverains des lois qui s'appliquent sur notre sol, nous n'avons pas à subir ce que nous n'avons pas voté, il n'y a pas alors d'autre voie que la sortie des instances européennes. Oui pour la Constitution, Sarko avait trouvé une voie (sic). 
La souveraineté retrouvée est en opposition avec l'imposition aux Etats, sans lutte de nos dirigeants, il faut bien le dire, des décisions de la Commission Européenne. L'exemple du TAFTA, ces deux dernières années, est éclairant. Les peuples sont contre, nos élites politiques sont pour mais en parlent le moins possible, elles n'ont jamais donné leur avis sur la question pour se faire élire.

Sur cette idée de souveraineté, voir le débat Lordon - Harribey sur la démondialisation

6. Laisser l'idée de la souveraineté à l'extrême droite est une énorme connerie.

La souveraineté fait partie intégrante de l'argumentaire de l'extrême droite et une partie de la gauche se refuse à évoquer la souveraineté ou la sortie de l'Euro de peur d'être cataloguée comme proche du FN. Les néo-libéraux comme le PS et l'UMP, dans leur grande bêtise, répondent d'ailleurs à la moindre idée souverainiste  "vous faîtes le jeu du FN". Vous êtes catalogués nationalistes ou xénophobes dès que vous pensez qu'il est temps de sortir de l'Euro ! La gauche peut affirmer aux électeurs son ambition de sortir de l'Euro pour susciter l'espoir de ces électeurs désespérés, pour qui rien ne change depuis des décennies du fait même des politiques néolibérales ou ordolibérales.

Au passage, Lordon répète qu'il est persuadé que le FN ne ferait pas la sortie de l'Euro s'il arrivait au pouvoir, parce qu'il est fondamentalement de droite et qu'il ne se mettra jamais en opposition avec ceux qui détiennent le capital, eux qui ont tout à perdre d'une fin du néo-libéralisme européen.


Un paquet de liens, une Lordonthèque tout cela, qui n'empêche pas d'avoir un regard critique sur ce qu'il raconte. Mais trouver les liens des adversaires de Lordon tenant la route, là maintenant, ça me fatigue !! On verra plus tard.

Bon visionnage et bonne lecture des liens.

Tout commentaire mentionnant que cet article n'est pas pédagogique ou compréhensible est le bienvenu et des modifications sont possibles.
En espérant avoir été utile.

2 commentaires:

  1. Merci beaucoup pour le travail accompli.

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  2. Il y a des phrases qu'a prononcé Frédéric Lordon qui sont lourdes de sens et qu'il convient de rappeler.
    Ainsi, il a dit :
    "Si vous souhaitez changer les comportements, changez les structures qui déterminent ces comportements."
    Alors qu'elle la structure "mère" de toutes les structures ?
    Qu'elle est la structure la plus "structurante" ?
    A cette question Lordon n'a pas apporté de réponse et pourtant il est fondamentale d'en apporter une si vous souhaitez changer les comportements qui ont été induit par cette structure.
    Cette structure est une structure mentale qui a déterminé toutes les structures physiques et administratives : monnaie unique, libre circulation des capitaux, etc...
    Cette structure c'est la recherche de la croissance !
    Et seule une politique néo-libérale est à même de satisfaire cet objectif !
    Alors NON, les politiques économiques actuelles n’ont pas pour vocation d’enrichir les 1% contre les 99%, alors NON les hommes politiques ne roulent pas pour une oligarchie de milliardaires alors NON le patronat n’a pas pour unique but l’exploitation toujours plus grande de leur salarié afin de s’enrichir toujours d’avantage !
    Non, la raison est plus simple ils sont tous à la recherche de la croissance avec comme paradigme la croissance enrichie un pays et la richesse finira par ruisseler du sommet vers le bas.
    Et bien, cette structure mentale est erronée !
    La croissance passée un certain seuil de développement non seulement n’enrichit pas un pays mais l’appauvrit, comme le montre toutes les statistiques d’augmentation de la pauvreté, de l’endettement et des inégalités.
    La raison est simple lorsqu’une société a atteint un certain seuil de développement, il n’y a plus aucun moyen de faire de la croissance en augmentant le nombre de biens et de services consommés, le marché est saturé ! Et l'augmentation des revenus générera simplement de l'inflation et nottament sur le logement qui subira une inflation au moins égale à l’augmentation des revenus.
    La croissance devient structurellement impossible à réaliser pour le bénéfice de tous ! Si vous la continuez alors elle se fera uniquement au bénéfice de quelque uns !
    La croissance comme structure mentale déterminante, c’est la structure mentale à abattre en priorité si vous souhaitez changer les comportements !
    Mais attention pas n’importe qu’elle décroissance, pas la décroissance de la consommation finale de la majorité mais la décroissance ciblée celle qui consiste à détruire la croissance qui nous a appauvrit, celle qui a fait monter inexorablement la précarité et les inégalités.
    Autrement dit, la décroissance consiste à abattre les structures physiques qui ont été construites pour favoriser la croissance.
    La décroissance est la seule structure mentale qui abattra la structure mentale de la croissance et donc qui changera TOUT les comportements !
    La décroissance n'est pas une punition c'est la solution !
    http://www.toupie.org/Textes/Croissance_probleme.htm






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