samedi 15 janvier 2011

La Crise : Essai de réinformation

Vous n’avez pas lu grand-chose sur la crise ? Les bouquins d’économie politique vous donnent de l’urticaire ? Ou alors vous avez préféré ne pas savoir… De peur d’avoir des envies de meurtre de banquiers ? De peur de perdre le peu de confiance qu’il vous reste dans nos élites dirigeantes ? Après l’hippodrome de Chantilly, l’amendement Copé-Jacob, la super-niche Copé effectivement…Ou alors, vous vous êtes contentés de lire le dernier bouquin d’Attali présenté chez Denisot et vous avez accepté tant bien que mal : "il faut bien qu’on paye maintenant ; nous n’avons plus les moyens!".

Tout cela peut se comprendre, sauf peut-être d’acheter le dernier bouquin d’Attali. En guise de rattrapage, dans la continuité de notre "abécédaire de la crise", ce billet va tenter de présenter différents travaux d’explication et/ou d’analyse de celle-ci. Il ne s’agit pas de réaliser une revue de littérature complète, mais modestement de présenter différentes lectures qui apportent un regard, divergent de celui des médias classiques, sur les évènements.

Nous nous intéresserons donc à 3 points de vues d’horizons divers ; journalistes ou universitaires, libéraux ou altermondialistes, européens ou américains. Points de vues différents donc mais ces 3 auteurs s’accordent sur un minimum : l’économie financière marche sur la tête et nos dirigeants politiques ne font pas grand-chose pour la remettre sur ses pieds.

Lettre ouverte aux bandits de la finance n’est pas, dès le titre, un travail scientifique empreint de nuance et de pondération. Jean Montaldo réalise toutefois dès juin 2009 un travail explicatif et journalistique pointilleux, dont le premier mérite est de recadrer les responsabilités individuelles des dirigeants de banques privées et centrales. Là où les médias traditionnels se sont contentés d’expliquer la crise par un mécanisme de causes à effets : surendettement – créances non remboursées – chutes des titres, Montaldo frappe très fort pour dénoncer les décisions scandaleuses de certains dirigeants, le mépris complet des signaux d’alarme ou pire encore la recherche ultime d’enrichissement personnel au bord du gouffre en septembre 2008.

Dans le désordre :
- le roi des subprimes, Angelo Mozilo, engrange en 3 ans 900 millions de dollars de revenus personnels au sein de sa banque où ses conseillers clientèles sont des as de la falsification de déclaration de revenus des emprunteurs. Montaldo évoque à l’époque sa foi dans la justice américaine pour faire croupir ce « bandit » en prison. Mauvaise croyance. Le procès de Mozilo prévu en octobre 2010 n’aura pas lieu ; un accord a été trouvé autour d’un arrangement à 87,5 millions de dollars.

- Les directeurs de Fannie Mae et Freddie Mac, Daniel Mudd et Richard Syron, licencient en 2006 et 2007 leur directeur de la gestion des risques. Dans chaque banque, celui-ci les avertit que les prêts que leur établissement para-public rachète à Mozilo et consorts ne sont basés sur aucune étude des revenus sérieuse des emprunteurs et expose l’entreprise à la faillite. Licenciés pour avoir tiré sur le signal d’alarme et pour permettre à leurs patrons de continuer à engranger quelques millions de dollars. Environ 70 millions par an, chacun, (sic) avant la nationalisation de leurs deux banques et une indemnité de licenciement (si, si) de 9,43 millions de dollars lors de la nationalisation.

- Le directeur de Lehman Brothers, Richard Fuld, engrange 500 millions de revenus de 2000 à 2007 pour plonger sa banque vers la faillite. Sentant la mise en faillite du groupe imminente, le conseil d’administration vote un bonus de 20 millions de dollars à ses 3 principaux dirigeants.

- Sans aucune morale non plus, le conseil d’administration de la banque Merryl Linch, sachant le rachat imminent de l’établissement par Bank Of America, vote une prime de 121 millions de dollars à ses 4 plus hauts gradés et 3,6 milliards de bonus à ses 800 cadres. Les pertes de la banque s’élevaient alors à 52 milliards de dollars.

- Richard Bierbaum, trader chez Bear Sterns, banque en faillite aux comptes honteusement tronqués, retrouve une place au Crédit Agricole. Joli recrutement. Six mois plus tard, il fait perdre 250 millions de dollars au CA.

Nous passerons sur les excellents chapitres relatifs aux financements pourris des collectivités territoriales françaises, au rapport alarmiste du FBI sorti dès 2004 ou à la gestion de crise des directeurs des banques françaises. Ce livre rend compte d’investigations poussées et illustrées sur le déroulement de la crise et amène son auteur, libéral convaincu, partisan du candidat Sarkozy en 2007, à s’insurger du fonctionnement du système bancaire et à stigmatiser à juste titre les responsabilités de ses dirigeants. Pointer l’absence totale de morale de certains banquiers apparaît toutefois un peu juste au regard des responsabilités des politiques dans la crise et de l’examen plus poussé d’un ordre économique, lui-même immoral.

C’est dans cette direction que creuse par contre Joseph Stiglitz dans son livre, Le Triomphe de la Cupidité sorti en février 2010. Economiste keynésian, prix Nobel en 2001, l’auteur analyse la crise au regard des politiques économiques mises en place depuis 30 ans. La pensée Stiglitz met en cause de manière systématique le « Consensus de Washington » et ses aberrations dans les politiques de développement (notamment Un autre monde, 2006) ; mais il s’agit ici de montrer que la déréglementation des marchés et des taux d’intérêt, la libéralisation des mouvements de capitaux, le désengagement de l’Etat, principes au cœur du Consensus de Washington, se sont retournés contre l’économie américaine elle-même. Et le pire reste alors à venir, les responsables politiques des administrations Bush comme Obama, ont construit sur ces idées leurs politiques de sortie de crise. Par déni de réalité (i.e. « ces principes ont largement échoué mais continuons de les suivre »), ou par complaisance de classe (i.e. « les politiques néolibérales font bien l’affaire des classes sup-supérieures alors continuons, pour nous, pour nos futurs employeurs, pour les copains »), le consensus devient dogme.

Ainsi résumée la pensée Stiglitz, nous allons nous pencher plus précisément sur une notion au cœur de l’idéologie dominante et du combat de Stiglitz, la Théorie du Ruissellement et son impact dans la crise. La théorie du ruissellement affirme que la croissance doit être encouragée mais que la répartition des richesses ne nécessite pas de régulation ; les richesses créées, si elles sont accaparées par une classe dominante finissent par ruisseler vers les classes populaires par la consommation, l’emploi, l’investissement. Donc pas l’impôt.

Conformément à cette théorie, la politique fiscale des Etats-Unis était… « innovante ». La déduction d’impôts des intérêts d’emprunts, que nous connaissons aussi en France, était progressive. Plus vous empruntez et payez d’intérêts, plus vous déduisez de vos impôts un pourcentage important de ces intérêts. Pourquoi emprunter 300 000 dollars pour votre maison avec un avantage fiscal de 15% alors qu’en empruntant un million, votre avantage fiscal est de 50% ? Cette politique favorise considérablement le secteur non-délocalisable de la construction en incitant les ménages aisés ou moyennement aisés à investir mais fait grimper les prix à une période où les salaires plafonnent. Le salaire médian américain perd 3% en revenus réels entre 1999 et 2005 quand les prix immobiliers grimpent de 42% sur la même période. Quel est le bénéfice pour l’économie d’1 dollar investi ainsi par l’Etat américain ? A qui va rapporter ce déficit fiscal ?

Si ce type de politique assorti à la dérèglementation des marchés financiers a entretenu la bulle et engendré la crise, nous pouvons voir dans la gestion de celle-ci l’impact négatif de la théorie du ruissellement.

Le plan de sauvegarde des banques américaines ou TARP consistait à acheter des actions des banques ou entreprises défaillantes ou des produits bancaires toxiques à hauteur de 700 milliards de dollars. L’auteur remarque que les dollars ainsi investis pour relancer l’économie n’ont fait l’objet d’aucune garantie sur leur ruissellement vers le bas, de Wall Street vers Main Street. Aucune garantie sur la relance du marché du crédit aux entreprises, fondamental pourtant pour le maintien des emplois (8 millions supprimés en 2 ans) ; aucune garantie sur l’arrêt des saisies des maisons des particuliers ou la restructuration de leurs prêts moisis. Quelle est là encore l’efficacité de ce dollar investi ? Sur les 700 milliards investis, Wall Street a négocié l’achat de ses produits toxiques par l’Etat à environ 2 fois leur prix de valeur réelle estimée; pour un dollar investi, l’Etat recevant en moyenne 50 cents en actions. Le risque encouru par le contribuable américain était de 356 milliards ; la dernière estimation du coût global après les reventes des titres par l’Etat est de 30 milliards de pertes.

Moindre perte, mais investir massivement de l’argent dans les conditions définies par le TARP reste d’une bien faible efficacité du point de vue de Stiglitz. A l’inverse protéger l’emploi d’un salarié modeste qui, lui, réinjecte l’intégralité de son salaire dans l’économie, orienter l’aide de l’Etat vers les banques communautaires ou petites banques commerciales directement en lien avec les entreprises, conditionner l’aide à des pratiques de crédit plus morales (fin des prêts ballons, des amortissements négatifs) autant de solutions non envisagées par les administrations Bush et Obama pour des raisons idéologiques, sans parler de grande réforme des marchés financiers. Stiglitz développe des solutions de politiques économiques de régulation et plaide pour l’abandon des politiques néo-classiques comme la théorie du ruissellement.

Un autre argument fort développé par l’auteur reste la proximité des milieux financiers et politiques. Comment comprendre autrement les conditions de rachat d’actions du TARP ? Commet comprendre que le sauvetage d’AIG par l’Etat a d’abord bénéficié à Goldman Sachs pour 13 milliards de dollars ? Que le service de la SEC, gendarme de Wall Street, chargé de la surveillance du marché des CDS au coeur de la crise est vu son effectif chuter à 1 employé ? Qu’Henri Paulson, secrétaire du trésor américain, ancien directeur de Goldman Sachs, obtient du Congrès un chèque de 700 milliards sans contre-partie assurant qu’il ne favorisera pas le milieu dont il est issu ? Stiglitz donne des exemples de cette perméabilité financière et politique et de la force du lobbying bancaire.

Le Triomphe de la Cupidité présente donc des solutions plausibles de régulation de l’économie mais ne remet pas en cause le rapport de force entre le travail et le profit. Sur ce terrain, peu d’économistes s’aventurent de peur d’être taxé de populisme ou ranger dans la catégorie des vieilleries communistes. Frédéric Lordon s’y risque pourtant avec une connaissance pointue de ces dossiers économiques et constitue ainsi une des cautions scientifiques majeures des altermondialistes en France. Directeur de recherche au CNRS, membre actif du collectif des économistes atterrés, Lordon, après avoir montré les désastres causés par la délégation à des intérêts privés de services financiers fondamentaux pour l’économie du pays, présente dans son livre La Crise de Trop (2009) des propositions de reprise en main par l’Etat : contrôle public strict du marché du crédit, service public des encours de crédit, sécurisation des dépôts des clients.

Mais outre cet aspect fondamental, La Crise de Trop renferme deux points forts qui ont retenu l’attention.

Premièrement, Lordon réalise une analyse critique de la pensée dominante nous ayant martyrisé l’esprit à force de « modernisation », de « concurrence loyale et non faussée » et relève les contradictions de nos économistes de plateau-télé. Les énormités de Jean-Marc Sylvestre, Nicolas Baverez, Jacques Marseille, ou Elie Cohen. Un chapitre jouissif mais reprenons rapidement quelques détails sur ce dernier : il plaide dans le Programme Commun de la France en 2006 pour des réformes de l’Etat-Providence musclées à l’image de la Grande-Bretagne ou du Canada, condamne en 2007 le discours d’ultra-gauche ne voulant pas voir la réalité des bienfaits d’une mondialisation en marche (Tribune Socialiste, 2007) pour finir en apothéose par une vision superbe de réalisme fin 2007 : « Dans quelques semaines, le marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant. ». Mais le meilleur de tout reste l’analyse du rapport Attali paru en juin 2008. A mourir de rire Jacques, qui provoque chez Lordon « l’affection touchante des convertis de la dernière heure». Quelques propositions pour le développement de l’industrie financière parisienne, très bien mais sous quelle forme ? Décision 103 : laisser place aux patrons de grandes banques dans les autorités de régulation financière. En plus d’un Paulson français, le rapport préconise « une fiscalité moindre pour attirer les champions de la finance ». Et surtout, décision 305 : « de réorienter massivement l’épargne des français et le régime d’assurance-vie vers des plans épargne en actions », « la montée en puissance de l’épargne retraite individuelle ». Visionnaire alors que les bourses dégringolent déjà, certes encore doucement, depuis 1 an et que l’Islande ayant suivi ces principes s’en mord déjà les doigts. Ce rappel des conneries assénées par nos experts est tordant mais ce qu’il l’est moins, est de voir qu’aucune remise en cause n’a touché les médias traditionnels qui continuent d’inviter ces mêmes experts qui se sont trompés dans les grandes largeurs.

Deuxième axe fort de La Crise de Trop, l’analyse d’un nécessaire arbitrage politique entre rémunération du travail et des profits. Des années 80 à aujourd’hui, la part des salaires dans le PIB a baissé de 10% au profit de la rémunération du capital. Lordon concède qu’un rééquilibrage correct serait de l’ordre de 6-7%, soit pour un PIB français de 2000 Milliards, 140 milliards d’euros quand même. L’ordre économique actuel se caractérise par sa composante concurrentielle forcément faussée ; la mise en concurrence des travailleurs des pays européens ou mondiaux n’a rien d’équilibrée, et par sa composante actionnariale, la législation aujourd’hui est très peu contraignante contre l’accaparement des richesses créées par les détenteurs de la propriété au détriment des créateurs de la richesse, les salariés. Alors là, il serait facile à un de nos experts de caricaturer Lordon comme un dangereux gauchiste, nostalgique des grandes années soviétiques puisqu’il remet en cause le droit à la propriété. Dangereuse caricature là où l’auteur tente de remettre du politique dans l’entreprise et la société, politique au sens noble d’arbitrage entre acteurs d’un groupe (nation, société, entreprise…) par les acteurs eux-mêmes. Grande remise en question, altermondialiste donc, que nous propose le livre de Frédéric Lordon face à ce « capitalisme de basse pression salariale ».

Le reportage ci-dessous lui donne sûrement raison dans sa volonté de déterminer, autrement que par la propriété, la répartition des richesses entre actionnaires et salariés. Il s’agit de « débats» durant l’assemblée générale des magasins Casino entre gérants en grande difficulté (temps de travail, santé, rémunération) et actionnaires heureux des dividendes distribuées par la nouvelle direction de Jean-Charles Naouri, et impatients de se diriger vers le buffet… Jean-Charles Naouri fut un artisan socialiste de la dérégulation des marchés financiers et est aujourd’hui 14ème fortune française. Un reportage vraiment hallucinant.
L'assemblée des Actionnaires, Là-bas si j'y suis, France Inter, juin 2010.

Ce papier voulait répondre à un objectif de présentation de réelles analyses critiques sur la crise et espère avoir suscité votre intérêt sur ces questions. Le choix des ouvrages présentés est lui-même partisan, mais nous avons tenté de retranscrire la pensée des auteurs de façon objective. Vos réactions à une éventuelle déformation de leurs pensées sont les bienvenues, de même que vos présentations d’analyses différentes ou de lectures éventuelles.

Mais puisque nous ne pouvons pas tout présenter, vous trouverez à cette adresse le blog de Frédéric Lordon et ses articles sur son sujet de prédilection, les dettes publiques et ensuite une de ses propositions d’arbitrage entre travail et capital, le SLAM.
Lordon, F., La dette publique ou la reconquista des possédants, La pompe à phynance, mai 2010
Lordon, F., Le SLAM, En débat, Les blogs du Diplo, février 2007

Enfin pour vous informer davantage sur l’idée pas assez développée par les 3 auteurs de la proximité entre milieux politiques et financiers, le film Inside Job constitue l’aboutissement d’un travail de recherche poussé et reste sûrement le moyen le plus agréable de comprendre les rouages de la crise. Par contre, vous risquez de sortir de ce film, un brin… énervé.
Inside Job, Bande Annonce, Charles Ferguson, décembre 2010

Bon film et à vos commentaires.

PS: Les phrases en italiques correspondent à des informations supplémentaires ne relevant pas des ouvrages présentées.
Les mots en gras sont définis dans le papier précédent de ce blog.

dimanche 17 octobre 2010

La Crise Pour Les Nuls

Pauvre Jérôme Kerviel! Lui qui avait tout, pouvait côtoyer les mêmes filles que Franck Ribéry et qui se retrouve désormais à cantiner pour rembourser des milliards...

Le jugement de cette affaire de fraude, car la fraude est avérée, semble grotesque: demander 5 milliards d'euros à un salarié n'a ni queue ni tête, mais comment Kerviel a pu faire perdre 6 milliards en 2008 et faire gagner 1,7 milliards en 2007 à son employeur ? Comment l'activité d'un homme peut générer des pertes ou des gains pareils ?

Affaire Kerviel : La société Générale aurait déjà récupéré 1.6 milliards d'euros, Le Monde.fr, Octobre 2010.

Comparons d'abord avec l'activité d'autres hommes sur cette terre. Tout militant altermondialiste sait qu'aujourd'hui 2,7 milliards d'humains génèrent par leur activité moins de 2 dollars par jour. 2 dollars contre 10 millions par jour... Tout militant syndical sait que les cabinets ministériels et les administrations de l'Etat s'échinent pour gratter quelques centaines de millions : le non-remplacement de 30 000 fonctionnaires par an rapporte 500 millions d'euros. Pas aussi efficace que Jérôme les sbires de Christine et d'Eric ?

Pour tenter de comprendre les sommes brassées par M. Kerviel, il nous faut nous pencher sur le fonctionnement de l'activité financière mondiale. Activité complexe, hyper-technique, "la crise" a permis de mettre en lumière ce fonctionnement et ses dysfonctionnements.

La crise, terme utilisé continuellement depuis 2 ans, s'est déclinée à toutes les sauces: crise des subprimes, devenant financière puis crise économique, entraînant un chômage massif et une dégradation des finances des Etats. Un engrenage inarrêtable pour certains ne trouvant pas, ne voulant pas trouver de responsables; une crise des banquiers, des traders "qui doivent payer" pour d'autres cherchant à stigmatiser les professionnels du domaine uniquement ... Nous allons ici nous intéresser au fonctionnement de l'activité financière mondiale pour illustrer un autre point de vue: Jérôme Kerviel n'aurait pas pu générer des milliards de pertes ou de gains sans l'assentiment et l'action volontaire des gouvernements des pays occidentaux, des institutions financières internationales et des banques centrales qui ont mis en place les règles de l'activité financière actuelle.

Ce papier tente d'éclairer d'un point de vue de non spécialiste les mots-clés, les concepts, les modes de fonctionnement des institutions financières avant de donner un peu plus d’épaisseur aux chiffres. Bref un rappel sous forme de glossaire, ouvert aux ajouts, contestations et discussions pour mieux nous plonger le mois prochain sur les travaux d’analyse de la crise.

1. La base de la base :

Subprimes : Sont nommés ainsi les prêts aux ménages aux revenus modestes et/ou susceptibles de varier. Le risque de défaut de paiement de ces ménages étant plus grand, la marge de la banque (le taux d’intérêt) est plus important que sur les taux classiques. Pour couvrir ce risque, ces types de prêts sont souvent accompagnés d’une hypothèque.

Hypothèque : Il s’agit d’une garantie de prêt. A la signature du prêt, l’emprunteur se garde le droit de saisir le bien en cas de défaut de paiement des échéances du prêt. Si un ménage ne paie plus, sa banque saisit la maison et la vend pour rembourser son prêt. Sauf que si la maison ne vaut plus rien, la banque ne retrouve pas sa mise.

Obligations : sont appelés ainsi les "actifs" d’un investisseur possédant un prêt. En gros, le détenteur du prêt ou d’une partie du prêt détient des obligations. Il est rémunéré par les intérêts et par la valeur des obligations ; les deux sont inversement proportionnels. Si un investisseur ou une banque prête 100 000$ à 5% et que les taux d’intérêt l’année d’après montent à 6%, personne ne sera intéressé par la détention d’un prêt à 5% et les obligations de ce prêt perdront de leur valeur.

2. La déréglementation

La déréglementation des activités bancaires et financières est à la base de la crise actuelle. Quelques petites précisions historiques sont ici utiles.

Aux Etats-Unis, le Glass Steagall Act séparait les banques d’investissement attirant des clients fortunés en quête de placements rémunérateurs/risqués et les banques de dépôt, garantissant les paiements de tout un chacun et prêtant de l’argent aux entreprises et aux particuliers. En l’abrogeant en 1999, l’administration Clinton créait des banques trop grandes pour faire faillite, « too big to fail ». Indirectement elle engageait l’Etat à assurer ces banques puisque si elles s’écroulaient, l’Etat n’aurait d’autre choix que de les renflouer de manière à ce que les clients traditionnels ne perdent pas leurs bas de laine.

Mais le tournant réel s’opère dans les années 80. L’Etat n’étant pas la solution mais la cause des problèmes, Reagan et Tatcher mettent en place les structures du capitalisme actuel.

En France, les socialistes français suivront et seront les artisans de la déréglementation des mouvements de capitaux. Bérégovoy signe la loi de déréglementation des marchés financiers en 1986. La directive Lamy-Delors, respectivement directeur actuel de l'OMC et père de Martine Aubry, en 1988, met en place « la pleine mobilité des capitaux » au sein de l’Europe et entre pays européens et pays hors UE. Cette directive est reprise quasi telle quelle dans le traité de Lisbonne. C’est ainsi que les banques françaises peuvent acheter des produits financiers à des sociétés situées dans des paradis fiscaux agglomérant des subprimes américains. Pour être sûr que ces revenus de capitaux ne profiteront pas à tous, Bérégovoy en 1990 casse la fiscalité des revenus du capital et Strauss-Kahn met en place une fiscalité très légère sur les stock-options en 1998. Pas très drôle cette histoire de la déréglementation…

Rimpert, P., Nous avons eu le pouvoir; maintenant il nous faut l'argent, Le Monde Diplomatique, Avril 2009.

Mais c’est elle qui permet la mise en place progressive de mécanismes et de produits bancaires complexes et peu protecteurs des citoyens. Exemples.

Titrisation : Procédé transformant une créance financière en titres négociables. Les prêts aux particuliers sont vendus par les banques de crédit aux banques d’investissement qui les associent à d’autres prêts immobiliers, voire des prêts à la consommation ou toute autre chose pour en faire un produit financier complexe (CDO, CDO squarred, MBS…), dérivé de crédit vendu sur les marchés à des investisseurs du monde entier. Ces produits sont conçus pour diluer le risque ; les banques associaient des crédits subprimes (intérêts forts, risques forts) à des crédits plus sûrs (intérêts faibles, risques faibles) de manière à ce qu’ils restent bien évalués par les agences de notations et attirent les investisseurs. Le problème ici reste celui de l’assymétrie de l’information. Tous les investisseurs n'ont pas la même connaissance du contenu de ces montages financiers. Le procès contre Goldman Sachs sur son produit Abacus en est un parfait exemple.

Samuelson, R., La faillite morale de Goldman Sachs, Courrier International, Mai 2010.

Dérivés: Produits purement spéculatifs basés non pas sur la détention d'un actif mais sur la variation du cours de l'actif ou d'un indice, d'une monnaie... Autrement dit, prenons l'exemple d'une contrat à terme ferme: l'investisseur n'achète pas une action d'une entreprise mais s'engage à acheter une action de l'entreprise dans un mois à un prix déterminé maintenant. Si le prix de l'action est de 30 euros, le contrat à terme ferme est négocié et stipule que l'action sera achetée 35 euros dans 1 mois. Si le cours est monté à 40 euros pendant le mois, la plus-value est de 5 euros par action sans avoir dépensé un centime. Mais cet engagement à acheter peut pour lui-même faire l'objet d'une valorisation; on parle d'options ou de warrants. Reprenons notre exemple: le droit d'acheter une action 35 euros dans un mois peut valoir 3 euros mais si en approchant de la date limite, l'action vaut 26-27 euros, le droit d'acheter va lui aussi voir son prix diminuer. Un investisseur peut donc gagner énormément d'argent avec une mise de départ très faible à l'aide des dérivés. Mais aussi perdre...

Les produits dérivés, Lexinter.net

Vente à découvert : Superbe stratagème pour miser sur la perte de valeur...
Vente à découvert, Verminen.net

Credit Default Swaps: Produit dérivé. Il s’agit d’une assurance contre le défaut de remboursement d’une dette ou d’un emprunt. Si A prête de l’argent à B, le CDS fait intervenir un assureur C. Le détenteur d’une dette A paie un forfait (chaque mois par exemple), à un détenteur potentiel C pour lui la céder en cas d’incapacité de B à payer. Cette assurance est, elle aussi, un produit vendable par C à n’importe qui sur les marchés de gré à gré. Sur ces marchés, rien n’oblige l’assureur CDS d’avoir en réserve des fonds pour répondre à ses engagements en cas de défaut.

Hedge funds : Au nombre de 8000 à travers le monde (Rapport AMF 2007), ce sont des fonds d’investissement installés à 67% dans les îles Caïmans qui gèrent 1500 milliards de dollars.

Effet de levier : Un agent sur un marché peut acheter plus d’actions qu’il ne possède de liquidités pour l’achat. Pour le CAC 40, le rapport est de 2,55 : si un agent engage 1000 euros pour l’achat d’actions d’une société du CAC 40, il peut acheter 2550 euros d’actions. Ses gains ou pertes à la revente se calculeront sur la base des 2550 euros. D’autres engagements avec de l’argent non détenu existent. Pour ce qui est des prêts, schématiquement, une banque ne prête pas l’argent qu’elle détient dans son capital, ce serait bien trop insuffisant; elle prête l’argent correspondant à ses réserves obligataires. Pour une explication sur le fonctionnement bancaire, ces articles sont remarquables; au bout de 8 lectures successives, tout s'éclaire.

Ce que signifie, concrètement, "la BCE a injecté des liquidités", Rue 89, Août 2007

Blog de Paul Jorion, février 2008 (ici se rendre directement au commentaire 9; l'auteur se trompe magistralement au départ).

Pour éviter l’écroulement du système au moindre problème, les banques centrales des pays développés ont mis en place des règles appelées accords de Bâle 1, 2 et maintenant 3 qui obligent les banques à détenir en fonds propres 8% des prêts qu’elles engagent. Mais ces règles ne s’appliquent pas aux sociétés des paradis fiscaux (qui sont parfois des filiales des banques occidentales) ou à certains marchés financiers : le ratio peut atteindre 1 pour 40 soit 2%. Le LBO ou leverage buy-out est lui aussi possible et son fonctionnement simple est bien connu des hedge funds : acquérir des actions d’une entreprise par l’endettement pour en devenir actionnaire majoritaire et la sortir de la bourse. Explications de l'effet de levier à faire peur par Frédéric Lordon.

La leviérisation par F. Lordon, Lexinter.net

3. Dette Publique

Nationalisation de la dette : Le pays développé le plus endetté du Monde devrait avoir fait faillite depuis longtemps s'il employait les mêmes méthodes de gestion de sa dette que nombre de pays occidentaux. En effet, la dette publique du Japon s’élève à plus de 200% du PIB mais la charge de la dette (intérêts payés) reste limitée. Pourquoi ? La dette nippone est "nationalisée" c’est-à-dire que la grande majorité des obligations est détenue par des citoyens japonais. Cette dette publique d’un pays sur la base de l’épargne privée de ses citoyens a plusieurs avantages : pas d’exposition du service de la dette aux variations des taux d'intérêts sur les marchés ou aux variations des taux de change de la monnaie et la possibilité politique d’arbitrer à l’échelle du pays la rémunération des emprunteurs et le poids du service de la dette (capital remboursé + intérêts). La France aussi est un pays d’épargnants mais le gouvernement n’a jamais fait le choix de forcer les banques à vendre des obligations françaises à ses citoyens; le fameux grand emprunt à ce titre est une occasion ratée puisque après avoir promis de l’ouvrir aux particuliers, le gouvernement s’est retourné vers les marchés financiers. La charge de la dette en 2009 s'élevait à 44.3 milliards. Toujours pour remettre en perspective: réduire la facture d'1% nous permettrait de garder nos 30 000 fonctionnaires.

Lordon, F., Et si on commençait la démondialisation financière ?, Le Monde Diplomatique, mai 2010

4. Dette Privée

Prêt à amortissement négatif : Un prêt standard est défini par une somme prêtée, un taux d’intérêt et une capacité de remboursement. A partir de là, l’amortissement du prêt se fait sur un certain nombre d’années. La flambée des prix immobiliers des dernières années a vu l’apparition de nouveaux prêts bancaires, dans certains pays, peu réglementés, basés sur la flambée des prix. Le prêt à amortissement négatif à ce titre est complètement incroyable. Son fonctionnement est le suivant : si une maison est achetée aujourd’hui 200 000$ et que les prix augmentent de 10% par an, elle est potentiellement vendable 220 000$ dans deux ans. Rien ne sert donc de rembourser le capital puisque la maison vaudra plus mais rien ne sert non plus de rembourser l’intégralité des intérêts puisque la marge réalisée sur la revente couvrira ces intérêts. Ainsi avec ce type de prêt, vous empruntez 200 000$ et un an après, votre capital restant dû est de 210 000$. Excellent pour habiter dans la maison de vos rêves, jusqu’au jour où les prix ne grimpent pas aussi vite, stagnent puis chutent et banqueroute ! Existe aussi le prêt ballon (taux de départ intéressant mais renégociation obligatoire au bout de n années), le prêt sans remboursement de capital, le prêt menteur, structures explosives si combinées aux variations de taux et tolérées différemment selon les Etats.

5. Les Chiffres

La formule Magic Obama175

9*(-100) = +33

9 sociétés de crédits ayant totalisé 100 milliards de pertes ont reçu 175 milliards de renflouement lors des plans successifs de relance de l’économie. Cette aide a été utilisée pour partie à verser des primes d’un montant total de 33 milliards ; 5000 cadres ayant reçu plus d’un million.

12 000 milliards

En mars 2009, 2,5 millions de maisons étaient en cours de saisie aux Etats-Unis et 12% des ménages américains détenant un prêt hypothécaire avaient plus d’un mois de retard ou se trouvaient en situation de saisie. Au Danemark, l’hypothèque est obligatoire et le prêt ne dépasse pas 80% du prix du bien ; c'est le banquier qui prend le risque et donc examine le dossier dans les détails. Les Etats-Unis n’avaient pas adopté une telle réglementation de l’hypothèque. Détail pour le moins ennuyeux quand on sait que les biens sous hypothèques dans ce pays sont évaluées à 12 000 milliards de dollars… 10% de saisies, c’est 1200 milliards engagés et une baisse de seulement 10% des prix et la perte se chiffre à 120 milliards. Pour information, les prix en Californie ont baissé de 43% en 2008 par rapport à leur pic historique quelques années plus tôt.

103%

Fin 2008, l’Etat français vole au secours des banques : certains produits subprimes achetés par de nombreuses banques françaises ne valent plus rien et leur dévaluation est telle qu’on a stoppé de les côter pour ne pas s’approcher dangereusement du zéro. En conséquence, si les produits détenus ne valent plus rien, les actionnaires de la banque cherchent à vendre leurs actions. Pour enrayer le désastre, l’Etat achète ces produits qui ne sont plus côtés, ce que personne ne veut et qui ne vaut rien, et achète des actions des banques françaises en difficulté. Là-dessus, il n’a pas le choix mais le gouvernement dans sa rescousse aux banques ne mène pas les négociations. Non, les directions des grandes banques réussissent à faire signer au gouvernement une interdiction de cession de leurs titres à plus de 103% du prix d’achat. En gros, l’Etat signe son interdiction de faire un bénéfice de plus de 3% alors que c’est lui qui prend les risques que personne ne veut prendre. Quand les banques rachètent à 103% leurs parts et revendent à 150%, elles empochent la plus-value à la place de celui qui a avancé l’argent. Cette clause de bas de page des 103% a coûté 5 milliards d’euros aux contribuables français selon la Cour des Comptes.

4 milliards

Tepper, David, fondateur du hedge fund Appaloosa Management, a été le patron le plus payé en 2009. Il a gagné 4 milliards de dollars en pariant sur la remontée des cours des actions bancaires, remontée permise grâce à l’apport massif de fonds publics dans le monde entier. Il s’agit bien de son revenu personnel. Il n’a pas signé de règle des 103% et a gagné tout seul presque autant que ce que la France a perdu.

681 000 milliards de dollars

Les produits dérivés échangés dans le monde entier sont basés sur des actifs sous-jacents (le produit de base) de ce montant. Cet argent n’existe pas : le total des PIB mondiaux est plus de 10 fois plus faible. Les dérivés ont été créés pour diminuer le risque mais leur multiplication et leur surutilisation à des fins de spéculation en ont fait des produits susceptibles de mettre en péril le système financier mondial.

A vos commentaires et au mois prochain pour comparer l'avis de spécialistes de "la crise

samedi 8 mai 2010

Crise du Logement et Marché de l'Immobilier

Il y a quelques semaines déjà la Fondation Abbé Pierre faisait paraître son rapport annuel sur le mal-logement.
Le Rapport du mal-logement 2010, Fondation Abbé Pierre, Février 2010

Ce rapport a mis en exergue une situation catastrophique illustrée par un bilan chiffré alarmant. Il a été le sujet de quelques reportages consensuels, faits d'archives multi-diffusées de l’hiver 54 et d'images de jeunes lycéens travaillant dans des lieux improbables pour échapper à la promiscuité.

La qualité du rapport aurait pourtant du permettre d’éclairer une problématique bien plus intéressante entre la crise du logement et le marché de l’immobilier ; si le logement constitue un bien de première nécessité, il est devenu un objet d’activités spéculatives privilégié depuis 20 ans. L’intensification de ces activités, de marché, a-t-elle eu des effets bénéfiques sur l’accès à ce bien ? Le contenu antérieur du blog vous amène à penser que le point de vue développé, ici encore, ne devrait pas constituer une apologie de la spéculation immobilière. Certes mais la question est vraiment complexe et si la collectivité aurait pu et devrait tirer profit des investissements privés, l’Etat, par les mesures qu’il prend, se tire littéralement une balle dans le pied. A tel point que l’on peut se demander si la recherche de solution face au mal-logement est le but poursuivi.


Mais d’abord quel état des lieux ?
Le bilan chiffré fait part de 100 000 SDF, 510 000 personnes sans domicile personnel... En tout, 3 millions et demi de personnes vivent dans une situation de mal-logement forte, plus 6 millions et demi de personnes vivant en situation de réelle fragilité : insalubrité, surpeuplement accentué, insolvabilité face aux loyers ou emprunts... Au total, 10 millions de personnes soit 17 % de la population française (p.215).

A ces exclus ou quasi-exclus du logement s’ajoute une augmentation inquiétante du poste logement dans les budgets des ménages modestes : les dépenses contraintes liées au logement sont en effet passées de 24 à 48% de leurs revenus entre 1979 et aujourd’hui. La situation s’étant considérablement dégradée ces dernières années ; la somme annuelle moyenne consacrée au logement par ménage est passé en 5 ans (2002-2007) de 7890 euros à 9700 euros soit une augmentation de 23% avec un record pour le locatif privé : +32% (p.34).

Ce surcoût du budget logement entraîne une rétrogradation dans la hiérarchie des statuts résidentiels. En effet, si la proportion de propriétaires a globalement augmenté de 3% en 20 ans, le dernier quart le plus modeste des ménages a vu sa proportion de propriétaires fondre de 47 à 39%. Et ce n’est pas seulement l’accession à la propriété qui pose problème mais l’ensemble des flux résidentiels (p.40) :
- le nombre de retours du parc locatif privé vers le parc locatif social est plus important que le flux inverse, public vers privé.
- Plus nombreux sont les ménages à revenir à la location aujourd’hui qu’à accéder à la propriété.
- Le turn-over dans le parc HLM est tombé à 7,5% contre 11% dans les années 80.
Autrement dit, les chances des familles modestes de voir leurs conditions de logement s’améliorer au cours de leur vie sont aujourd’hui faibles, et elles ont plus de chance de connaître la stagnation ou le déclassement.


Devant cette situation, que fait l’Etat ?
A première vue, pas grand-chose. Ses retours et prélèvements sur le secteur du logement sont plus importants que ses dépenses et cet « excédent logement » est bizarrement en forte augmentation sur les dernières années. Le logement, loin d’être un secteur de dettes, n’est pas une priorité de l’action de l’Etat (p.140).

Les familles modestes perçoivent un sentiment légitime d’abandon par leurs gouvernants. Et pour de multiples raisons.

Premièrement, les loyers plafonds sur lesquels sont calculés les aides au logement sont dépassés dans la très grande majorité des cas, même dans le secteur public. L’aide au logement est donc devenue de plus en plus faible avec l’augmentation des loyers et la non révision des barèmes.

Deuxièmement, les critères d’attribution des aides au logement se durcissent : une personne seule aujourd’hui est exclue des aides si ses revenus dépassent 1,07 SMIC contre 1,15 il y a 8 ans (p.135).

Troisièmement, l’Etat refuse de durcir la législation pour les communes refusant délibérément et année après année, de construire 20% de logements sociaux dans le cadre de la loi SRU. Sur ce problème judiciaire, pas de durcissement pour la récidive.

Enfin, l’Etat se refuse à encadrer davantage les loyers à la relocation. Si un locataire reste dans son logement, le montant de son loyer suit un indice, l’IRL ; le calcul de l’indice a été revu à la baisse il y a quelques années et a profité au locataire. Par contre, lors d’un changement de locataires, rien n’encadre la relocation : le loyer d'un logement, hypothétique, ayant changé d’occupant chaque année lors des 12 dernières années, a augmenté de 8% par an (p.19).


La propension de l’Etat à venir en aide aux plus modestes est donc faible concernant ce bien de première nécessité. Les chiffres du mal-logement et les absences d’actions de sa part en attestent. Les gouvernements successifs ont choisi une autre voie d’action : favoriser l’offre par différentes lois de défiscalisation (Besson, Robien, Scellier) ou mécanismes de prêts (prêt à taux zéro, PLS, PLUS…). Ce procédé en soi n’a rien d’aberrant : un état, endetté, incite des investisseurs à s’engager dans la construction ou la rénovation, ce qui aboutit à augmenter le nombre de logements, et leur fait courir le risque (effondrement du marché, hausse des taux d’intérêts…). Mais les modalités de ces plans mis en place par les gouvernements ont été irrationnelles et finissent par mettre en concurrence des ménages aux richesses bien inégales.

Un exemple. Lors de la crise, l’Etat n’a pas voulu courir le risque que le secteur, majeur, du bâtiment soit en difficulté et a soutenu la construction par la loi Scellier. Contre un plafonnement des loyers, l’Etat offrait de très importantes réductions fiscales. Mais quel plafonnement ? Les loyers, dans la version sociale, sont 50 à 100% plus chers que les loyers-plafonds des HLM (p.178) ; en conséquence, seuls 20 à 25% des ménages ont accès à ces logements et le coût total de l’opération sera de 700 millions d’euros d’exonérations fiscales en 2010, soit plus que les subventions au logement social (p.149, 147, 175, 178).

Les investissements dans le locatif ont donc été les grands gagnants de cette mesure : elle a maintenu les prix à un niveau très haut garantissant les plus-values déjà réalisés par ces investisseurs et a permis à ceux-ci (15% de la population française) de réaliser de nouvelles acquisitions à moindre coût. Les mesures parallèles pour les ménages modestes ou les institutions publiques n’ont pas eu autant d’effet pour faciliter leurs acquisitions et cette différence de traitement a abouti à une mise en concurrence complètement faussée des ménages.


Pour conclure, la crise du logement dans notre pays est devenue particulièrement aigue ces dernières années et les politiques mises en place par l’Etat sont largement insuffisantes pour venir en aide aux plus en difficulté et aux familles modestes. Outre l'Etat, le rapport fait également mention de la gestion apolitique de la question par les collectivités territoriales; les mesures prises par certaines villes de gauche étant parfois aggravantes à l’inverse de quelques villes de droite où des améliorations sont en cours (p.171).

Comme l’indique le rapport, il semble que « entre la crise immobilière et la crise du logement, les responsables politiques ont privilégié la résolution de la première au risque d’oublier la seconde, voire de l’aggraver ».


Au regard des éléments déjà cités, le marché de l’immobilier apparaît comme extrêmement déséquilibré et les rémunérations qui en découlent ne justifient pas d’un service rendu à la collectivité. Dommage pour un bien de première nécessité aux répercussions importantes sur d’autres aspects sociaux et environnementaux : ghettoïsation, étalement des villes, problèmes sanitaires face à l’insalubrité…

samedi 13 mars 2010

Le Honduras ou Benjamin Biolay ?

Les campagnes électorales sont des périodes privilégiées pour nos médias. Pas tant pour le débat politique sur les bilans, les programmes, les budgets mais tout simplement parce que les responsables politiques multiplient lors de ces périodes les interventions et par la même occasion, ils multiplient les âneries, les mensonges gros comme eux ou les aberrations… De quoi alimenter des colonnes de journaux, des heures de JT, des pages de forums.

Rapide inventaire de rappel : la diffamation à l’encontre de Soumaré, les propos de Longuet sur la direction de la Halde, les superbes pensées sarkozystes sur l’urbanisation du littoral ou le splendide « l’environnement, ça suffit », le foutage de gueule de Chatel sur les remplacements d’enseignants. Ou la palme de l'ânerie remportée par un journaliste loin devant les politiques, il fallait le faire : Zemmour et ses dealers.

Rien de très intéressant sauf si vous cherchez, encore aujourd’hui, des preuves de l’opportunisme politique de notre président.
Sarkozy et les zones inondables, retour sur une mini-tempête médiatique, Saint-Remy, P., Libération.fr, Mars 2010

De ces propos de caniveaux ou de ses argumentations où nous sommes délibérément pris pour des innocents, à la limite, mieux vaut en rire et certains le font très bien.
La Chronique de Régis Mailhot, Le fou du roi, France Inter, Mars 2010


Mais avez-vous entendu parler de ce beau pays du Honduras ces dernières semaines et même ces derniers mois ? On ne parle pas de Tegucigalpa où se joue une lutte acharnée pour le développement et la souveraineté . Pourtant vous allez voir, c’est tellement plus intéressant que les polémiques chéries de nos médias.

Le 28 juin 2009, un coup d’état renverse le président Zelaya et le contraint à l’exil. La communauté internationale ne reconnaît pas le pouvoir militaire de Micheletti résultant du coup d’état et Obama en personne condamne le putsch. Mais devant l’impossibilité de remettre en selle Zelaya, la sortie de crise mise sur pied est de procéder à de nouvelles élections. A priori, une solution à moindre frais ? Oui, enfin, c’est un peu plus compliqué que ça.

Quelques éléments de contexte vont nous permettre de mieux appréhender le sujet. Le Honduras est le pays le plus pauvre d’Amérique Centrale. 77% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. La dette du pays s’élevait à 4.8 milliards de dollars en 2003 alors que le FMI avait mis en place de superbes plans d’ajustement structurel dans les années 90 atteignant des sommets de justice sociale en 1999 : une baisse de l’impôt sur les sociétés accompagnée d’une hausse de la TVA de 7 à 12% votée par le gouvernement. Il est toujours préférable de taxer les gens qui meurent de faim, c’est évident.
Résumé de l’actualité du Honduras en 1999, abc-latina.com, 2002

Les revenus sont tirés en partie de l’agriculture, café (22% des revenus d’exportation), banane, maïs et la question centrale en milieu rural est la propriété de la terre. La guerre froide a semé le trouble sur cette question en engendrant une distribution des terres hyper-inégalitaire…

Explications : en 1985, l’administration Reagan cherche à contrer les révolutions bolivariennes ou communistes d’Amérique Centrale, notamment les sandinistes au Nicaragua. Par l’intermédiaire de la CIA, une vente d’armes à l’Iran via Israël (sic) va être mise en place pour récupérer des fonds destinés à financer les forces contre-révolutionnaires: les Contras, basées en partie au Honduras. Le plan une fois mis à jour sera nommé l’Irangate et reste pour partie un mystère…
Affaire Iran-Contra, Wikipedia

Les familles influentes ayant tout à perdre d’une contagion marxiste dans la région vont recevoir cet argent, servir les intérêts des Etats-Unis et vont trouver un secteur extrêmement rentable pour prolonger les financements de leurs opérations, le trafic de drogues, sous le regard approbateur de la CIA. Des fortunes colossales vont se bâtir et permettre d’acheter ou d’exproprier par la force les petits propriétaires, les « sans-terres », aboutissant à une paupérisation de la population rurale hondurienne.

La très particulière mais grandement utile émission « Là-bas si j’y suis », a consacré aux communautés des sans-terre une superbe série de reportage.
Honduras, coup d’état : une résistance héroïque, Là-bas si j’y suis, France-Inter, Mars 2010
Si vous ne connaissez pas du tout l’émission, tendez l’oreille à ce podcast, vous serez surpris.

Ainsi va la vie économique et politique hondurienne depuis des années : une douzaine de familles de propriétaires terriens comptant sur ses propres milices, ses grands médias et ses entrées dans le monde politique, des firmes multinationales recherchant la moins-disance sociale, un Etat inexistant ou corrompu (126ème sur 180 à l’IPC 2008), une partie importante de la population extrêmement pauvre luttant dans l’indifférence générale pour la réappropriation des terres agricoles…


Et voilà Manuel Zelaya, élu en 2005, président libéral adoubé par les grandes familles, les bailleurs internationaux… qui petit à petit remet en cause le modèle : augmentation du SMIC de 60%, fin du monopole de l’exploitation du pétrole par les firmes étrangères installées, programmes de santé et d’éducation mis en place par un rapprochement avec l’Alternative Bolivarienne des Amériques, ensemble d’états (républiques/dictatures) d’Amérique Centrale s’affranchissant de la tutelle états-unienne par des accords de coopération régionale.

En 2009, la Constitution ne lui permettant pas de briguer un deuxième mandat, Zelaya tente de la modifier. Cette action sert de prétexte à un coup d’état visant à renverser le président et la machine politique et diplomatique s’emballe : prise de pouvoir des militaires, mascarades d’élections, réactions de la communauté internationale en demi-teinte, et une mise en grande difficulté de la diplomatie américaine.

Pour aller plus loin,
Mascarade électorale au Honduras, Lemoine, M., La valise diplomatique, Novembre 2009

Nous nous arrêterons là mais toujours est-il que les gouvernements Occidentaux ne mettent pas la même vigueur diplomatique, ou militaire, dans tous les pays du monde pour permettre à la démocratie de triompher !


En conclusion, la situation hondurienne très compliquée mérite un intérêt important de la communauté internationale et un traitement en profondeur de la presse des pays démocratiques. Bien loin du compte, un grand média français de gauche a présenté un article sur le sujet complètement ahurissant de désinformation.
Manuel Zelaya le putsch au crime, Thomas, G., Liberation.fr, Juin 2009

Il aurait sans doute mieux fallu en rester à un éditorial sur la carrière non musicale de Benjamin Biolay ?