mercredi 21 mars 2012

N'avoir honte de rien

Cette campagne présidentielle semble irréelle.
Elle marque un regain d'intérêt des Français sur les questions économiques et les candidats prétendent pouvoir y répondre sans considération pour leur action passée, leurs anciens engagements, leur marque idéologique...
Irréelle, oui, chaque candidat semble pouvoir dire tout et n'importe quoi, mentir sur les chiffres, stigmatiser certains groupes sociaux, affirmer l'inverse de ce qu'il a dit ou fait dans le passé, sans honte, sans gêne, mais aussi sans se voir remettre véritablement en cause par nombre de médias à la mémoire courte et à l'analyse légère.
De sorte que la réaction du citoyen informé se décline en 3 phrases :
- "Comment peut-il/elle dire ça ? N'ont-ils honte de rien ?"
- "Personne ne va gober ça, j'espère"
- "Ils nous prennent vraiment pour des cons", le "Ils" regroupant ici élites médiatique et politique.

Bref, petit tour d'horizon de déclarations ou de projets de mesures remises dans leur contexte pour lesquelles, à leur lecture, ces 3 phrases risquent de revenir en boucle.


Vous l'aviez anticipé, le chef de l'Etat tient ici la corde. Largement en tête du Bobaromètre tenu par des journalistes de Libération, N. Sarkozy semble nous prendre pour des poissons rouges.


Premier élément, il proposait il y a quelques jours une taxation des Français exilés fiscaux. Magnifique.
En 2007, Sarkozy avait fait campagne sur le taux de prélèvements qui faisait fuir les talents de France : comprendre les grandes fortunes. Nous avons encore en mémoire les déclarations de C. Lagarde sur les évadés de la Gare du Nord. A l'époque, la richesse était le fruit du travail et l'impôt une lubie de bobos.
Perrault, G., Lagarde évalue le paquet fiscal à 13.6 milliards, Le Figaro.fr, juillet 2007.


L'évadé fiscal est donc passé du statut de victime à celui d'imposteur moral dans le discours sarkozyste. Nous trouverons sans doute, aujourd'hui, un responsable UMP pour réévaluer le coût du paquet fiscal à la baisse.

Mais le plus drôle reste tout de même cette nouvelle posture sur l'Europe ; nous avons besoin "d'une Europe qui protège."
Après un quinquennat d'alignement sur l'ordolibéralisme allemand, d'exigences de mesures radicales concernant le peuple grec notamment, après avoir fait passer en force le Traité Constitutionnel Européen qui voue aux gémonies toute idée de protectionnisme, en voilà un beau discours.
Mais pouvons-nous y voir un changement de cap à 180° ? Une table rase du passé pour un nouveau quinquennat plus... progressiste ?
Même pas. Car dans le même temps, N. Sarkozy a signé et oeuvre maintenant à la ratification parlementaire du Mécanisme Européen de Stabilité et du Traité sur la stabilité, la convergence et la gouvernance dans l'Union.
Pour faire court, le MES est un fonds monétaire européen, ratifié en février par nos 2 assemblées, qui s'inscrit dans le cadre plus large du TSCG, signé par le chef de l'Etat lors du sommet européen du 2 mars, pour une ratification parlementaire après les élections.

Alors que disent ces textes ?
Le TSTG indique, Article 3, que la règle des 3% de déficit budgétaire passe à 0.5% de déficit structurel; notion plus floue.
Article 4 : Une dette dépassant les 60% du PIB doit être combattue par une réduction de 5% par an. Pour donner un ordre d'idée, sur le budget 2011, 80 milliards d'économie seraient demandées pour rembourser le capital de 5%, en plus des intérêts de la dette accumulée (50 milliards cette année). Impossible.
Mais ces règles devront être "opérantes dans la législation nationale par des dispositions de caractère contraignant et de nature permanente, de préférence au niveau de la Constitution." Article 3. Très bien. Tant qu'à faire.
Le MES indique que la Commission Européenne, avisée des conseils de la BCE et du FMI, décide du déblocage des prêts aux pays en difficulté, tout en définissant la "conditionnalité", c'est-à-dire les mesures concrètes exigées en échange du prêt pour la remise en ordre des budgets nationaux. Le texte parle de programme d'ajustement macroéconomique. Ce mot ajustement donne encore des sueurs froides à toutes les pays en développement victimes du FMI (Burkina-Faso, Ethiopie, Equateur...)

Bref, là où la crise actuelle devrait nous amener à revoir les moyens de financement des dettes publiques européennes, N. Sarkozy affirme nous protéger en durcissant les règles budgétaires et en abandonnant une partie de notre souveraineté au profit d'une institution non démocratiquement élue, ultra-libérale depuis sa mise en place. N'avoir honte de rien, disions-nous ?
Pour rappel, le nouveau prêt à la Grèce sera accordé sous réserve de mesures d'austérité supplémentaires : baisse du salaire minimal de 22%, privatisations en cascades et fermetures de service public. Voilà ce que veut dire aujourd'hui une conditionnalité en vue de l'obtention d'un prêt par la Commission Européenne.
La Grèce, première colonie de l'Europe, A qui le tour, Site du CADTM, mars 2012


Mais ne soyons pas plus anti-sarkozystes que de raison (sic)... Si F. Hollande souhaite renégocier le traité s'il est élu, les sénateurs PS se sont abstenus lors de la ratification du MES. Grand début de lutte...

Puis vient l'acharnement légitime des politiques à maintenir en France nos usines. Toujours après des décennies d'ouverture à la concurrence, de libre-échange, de libre circulation des capitaux. Grande hypocrisie.
Mais alors le sketch Lejaby a atteint des sommets dans ce domaine !
Laurent Wauquiez, ministre et élu de Haute-Loire, se réjouit de la reprise de l'entreprise par un sous-traitant du groupe LVMH dirigé par Bernard Arnault. Le Monde applaudit .
L'émission "Là-bas si j'y suis" rappelle à quel point le groupe de la première fortune française œuvre à la sauvegarde de l'emploi national. Loin de toute recherche de moins-disance sociale et salariale.
Exemple: les costumes Kenzo du groupe LVMH ne sont plus produits en France. La première délocalisation a amené la production en Pologne, les salariées françaises à 1100 euros remplacées par des polonaises à 250 euros; une deuxième désormais en Bulgarie, l'usine polonaise est fermée, les ouvrières bulgares travaillent pour 150 euros par mois.
Saint Bernard Arnault, notre sauveur si modeste, Là-bas si j'y suis, France Inter, mars 2012

A Florange, il a fallu l'intervention du chef de l'Etat pour obtenir les financements nécessaires à la reprise de l'activité des hauts-fourneaux (500 salariés, 2300 pour l'ensemble de l'aciérie); à en croire certains commentaires, nous devrions nous réjouir de ce "geste" de Lakshmi Mittal. Notre président est toutefois passé bien après le wedding planner de la fille de M. Mittal, qui lui, a obtenu 55 millions, sans présenter de retour sur investissement réaliste.
Il faut vraiment nous prendre pour des abrutis pour ne pas nous donner à voir sur ce point précis autre chose que l'échec total du néolibéralisme: distribution des richesses écoeurante, transfert de pouvoir du politique au capital, paupérisation et mise en concurrence déloyale des classes ouvrières des pays industrialisés...


Mais nos élites politiques et économiques ne sont pas les seuls à s'activer, dans ce qu'on pourrait appeler une entreprise massive de foutage de gueule.
Extraordinaire, par exemple, comment nos journalistes enferment le débat de la dette publique. Le service public, pour recevoir les candidats à la présidentielle, fait appel à 2 acteurs de médias privés (sic) : François Lenglet, directeur de BFM Business,et Franz-Olivier Giesbert, auteur d'un livre corrosif sur N. Sarkozy et directeur du Point.
Face à François Hollande, les deux experts expliquent sans sourciller qu'il n'y a pas d'autre solution plausible pour lutter contre la dette que la réduction des dépenses.

Lenglais, à grand coup de chiffres contestés sur la part des dépenses dans le PIB, développe un point de vue néolibéral classique, le faisant passer pour une expression de bon sens : "les autres pays l'ont fait !" Il ne nous parlera donc pas des choix faits par l'Islande l'an dernier ou de ceux de l'Argentine en 2002. Préférons le très conservateur Canada! 

Lenglais ne nous parlera pas, non plus, de la dernière étude sur la consommation de soins et de biens médicaux des Français réalisés par l'OMS (cf également cet article précédemment cité sur le blog). Celle-ci place désormais la France au 7ème rang mondial pour son système de santé; 1er en 2000, 1er européen en 2006. Belle rétrogradation donc, alors même que le rapport de l'institution indique que la part de notre richesse consacrée à notre santé a augmenté et que la part de remboursement, par l'assurance-maladie des soins de santé ordinaires, a fortement chuté de 71% en 2005 à 50% en 2010.
Jourdaa, F., Sécu, retraites : comment sauver notre modèle social ?, Journal Ouest-France, mars 2012

Bref, à mesure que nous réduisons la prise en charge publique des dépenses de santé, nous augmentons le coût total de notre facture santé, pour un service global de moins bonne qualité. Fou, non ?

Ne nous attardons pas sur Giesbert, dont l'acharnement anti-sarkozyste peut séduire, mais rions un peu avec le Point pour comprendre à qui fait appel le service public pour analyser la campagne. Pour cela, relisons Claude Imbert, éditorialiste inamovible du magazine, lors de la mise en place de la monnaie commune.
Attention littérature néolibérale de haut-vol !
"En France, pays où les moins assistés des chômeurs sont mieux lotis que la majorité des travailleurs du monde, l'an neuf nous accueille avec l'euro (...). C'est depuis longtemps la meilleure nouvelle ! (...) L'harmonisation progressive que l'euro imposera devrait nous être propice: comme nos prélèvements sont les plus lourds et notre socialisme le plus corsé, toute potion médiane devrait d'abord alléger nos charges."
Imbert, C., Editorial, Le Point, décembre 1998.
Comme c'est beau. Lire du Claude Imbert aura forgé à jamais des dizaines de vocations altermondialistes.


Nous en revenons ici au film/livre "Les Nouveaux Chiens de Garde" ayant démontré le quasi-verrouillage des médias de masse par la pensée néolibérale. L'autre idée-force du film réside dans la mise en évidence des conflits d'intérêts auxquels s'exposent nos experts économiques, présentés comme éclairés et indépendants sur nos plateaux-télé, jamais comme lobbyistes du système bancaire. Certains le sont pourtant.
L'article de Renaud Lambert sur ce sujet est éclairant et la multitude d'exemples interpelle.
Lambert, R., Les économistes à gages sur la sellette, Le Monde Diplomatique, mars 2012

Reprenons seulement le cas de Jean-Hervé Lorenzi toujours présenté comme président du Cercle des Economistes pour parler bourse et économie, sur RTL et Europe 1, immobilier dans Les Echos et conseils de campagne au QG de François Hollande. Tout cela sans jamais mentionner ses fonctions de membre du conseil d'administration des Pages Jaunes, d'EDF, d'Associés en Finance, de BNP Paribas Assurances, de l'Association Française des Opérateurs Mobiles, ou membre du conseil de surveillance de BVA ou de la compagnie financière Saint-Honoré, ou encore conseiller du directoire de la Banque Rotschild. Mais nous ne devrions pas remettre en cause son indépendance; à 35 000 euros par mandat en moyenne pour les sociétés du CAC 40 , non, ne le faisons-pas.


Pour conclure, le risque d'un tel inventaire peut susciter une quatrième réaction bien souvent entendue, "Tous Pourris". Il peut également susciter l'affirmation d'une sorte de théorie du complot où experts, politiques, grand patronat et médias feraient le jeu dogmatique du  néolibéralisme, au profit de leur classe dominante.
Bien loin d'affirmer de telle chose, l'idée de ce billet est plutôt de montrer que d'autres possibilités d'information sont à la portée de tout citoyen, que l'information citoyenne est un pré-requis nécessaire à une rupture réelle. Car, dans cette campagne, le plus triste n'est bien souvent pas dans les articles que nous pouvons lire, mais dans les réactions de certains lecteurs où des idées, obsolètes face aux attaques en règle néolibérales, apparaissent toujours; le consommateur briseur de grève, le salarié stigmatisant l'assisté, le travailleur du privé en colère face au fonctionnaire, les parents d'élèves en opposition à des enseignants délégitimés, ou encore les réactions racistes face au travailleur immigré...

L'information citoyenne, donc pour ne pas se tromper d'ennemi.

mardi 14 février 2012

Revue de Grèce

La campagne présidentielle française a de quoi accaparer notre attention. Tribune à certaines idées altermondialistes ou progressistes : taxe Tobin, plafonnement des loyers,  révolution fiscale... Puis,  retour à la ligne droite néolibérale pour Sarkozy : référendum sur l'indemnisation chômage, discours sur les valeurs, le travail, la famille... Déblatérer sur les valeurs pour ne pas parler d'économie, ou comment définitivement nous prendre pour des abrutis ?

Incroyable comme cette campagne renvoie à la lecture du livre de Thomas Frank et sa superbe préface de Serge Halimi sur la campagne de 2007.

Mais là n'est aujourd'hui pas le problème. Il nous faudrait faire preuve d'un ethnocentrisme caractérisé pour nous étaler sur ces broutilles quand un Etat européen est proche de l'implosion, économique comme sociale.

Ce qui se passe en Grèce nous interpelle et ce billet présente une revue de presse tentant de couvrir différents aspects du "problème grec", diront les économistes orthodoxes.
La stratégie de l'Union Européenne et plus largement de la Troïka est simple et parfaitement résumée par Jean Quatremer dans cet article. 

Présentation chiffrée de l'économie grecque montrant son déficit de compétitivité: salaires trop élevés pour attirer les investisseurs étrangers, Etat endémique, tissu économique inadapté à l'économie de marché européenne... Vous connaissez la musique !
Mais comment faire un article sur la situation actuelle sans parler des structures et des conditions d'accès au marché de la Grèce pour son refinancement ? Comment concevoir des remèdes aussi draconiens sans s'intéresser à l'état de la population ? Et à la lecture de cet article, pourquoi avoir alors vendu l'intégration à l'Union monétaire de pays aux cultures économiques si différentes ?



Pour comprendre le rôle des marchés obligataires, un tour sur le site Gecodia suffit pour percevoir comment l'évolution des taux demandés à la Grèce pour son refinancement la pousse à la faillite.

Attention, ce sont des taux de reventes des prêts grecs sur le marché secondaire sur les produits à 10 ans, il ne s'agit pas des taux exacts réels lors des adjudications au trésor grec et l'Etat grec se finance également par d'autres produits que du "10 ans".

L'obligation faite aux Etats membres, même en extrême difficulté, de se financer sur les marchés financiers et les peurs du défaut de l'Etat grec ont amené une dérive des taux d'intérêts et une augmentation du poids de la dette sur l'économie grecque intenable.

Mais puisque nous sommes sur le rôle du secteur financier dans la crise grecque, attardons-nous sur l'article de François Leclerc qui se penche sur le rôle des hedge funds, fonds d'investissement qui œuvrent pour ne pas renégocier la dette grecque.

Ou encore sur celui de l'Allemagne qui a mis en place les structures d'une zone monétaire qui ne peut pas fonctionner, du fait du super-principe de contrôle de l'inflation et de surveillance des finances publiques par les marchés obligataires mondiaux.

Mais revenons-en aux Grecs puisque la logique néolibérale voudrait que leurs salaires diminuent drastiquement. 
La société grecque subit la crise de plein fouet et de nombreux médias tentent de mettre l'ensemble de la responsabilité sur les Grecs eux-mêmes en s'appuyant sur les propos de Merkel: peu travailleurs, fraudeurs du fisc invétérés, clientélistes et corrompus...

Ces analyses tentent de réunir le peuple grec sous ces traits, là où la grande majorité de celui-ci est la première victime du clientélisme de ses élites politiques, et où la fraude fiscale ne profite pas particulièrement aux vendeurs de sandwiches à la sauvette des rues d'Athènes ou aux travailleurs indépendants multi-activités.
Kadritzke, N., Comment l'injustice fiscale a creusé la dette grecque, Le Monde Diplomatique, mars 2010.

Si vous voulez éviter le Monde Diplomatique, voici un article des Echos intéressant, tout en mettant bizarrement l'accent sur la partie secteur public des inégalités.
Doré, M., Sauvez le soldat grec...mais à condition de faire le ménage à Athènes, Site Les Echos.fr, Septembre 2010.

Les deux articles suivants montrent pour le premier la réalité de la baisse des revenus des grecs et de leur accès aux services publics, les conséquences sur la santé publique; pour le deuxième, le désarroi de cette génération très qualifiée cantonnée aux petits boulots à 700 euros par mois.
Burgi, N., Les Grecs sous le scalpel, Le Monde Diplomatique, Décembre 2011.
Kaimaki, V., "Aux banques, ils donnent de l'argent; aux jeunes, ils offrent... des balles", Le Monde Diplomatique, Janvier 2009.

Et nous finirons par rappeler l'engagement de sociétés françaises dans l'économie grecque quand M. Quatremer brocarde son manque de compétitivité. Un engagement, sans doute pas par œuvre de bienfaisance, mais l'on peut supposer que les investisseurs étrangers, français ou non, ne se battront pas pour la mise en place rapide d'une grande politique fiscale redistributrice.

Ce rappel se fera à partir d'extraits d'un commentaire d'un internaute, LoupBleu, sur Libération.fr que nous étayons de quelques liens.
(...) "Personne ne veut dire que Carrefour a racheté beaucoup, beaucoup de supermarchés grecs depuis l'adoption de l'euro et créé beaucoup d’établissements. 
(...) Personne ne veut rappeler que la banque commerciale (emporiki, 2ème banque grecque), la banque agricole (agrotiki trapeza), la banque générale (géniki trapeza) ont été rachetées par des banques françaises. 
(...) Personne ne dit que l'aéroport d'Athènes a été concédé à une entreprise allemande, que le port du Pirée a été concédé à une entreprise chinoise. Autant dire que la Grèce perd peu à peu le contrôle de ses outils de transport."

En conclusion, nous reprendrons une citation de l'article de Burgi cité plus haut :
"L’intervention de forces transnationales qui portent depuis au moins trente ans le projet de déconstruction de l’Etat social est ainsi relayée au niveau national par des acteurs longtemps partie prenante d’un système clientéliste, inefficace et corrompu."

Tout est dit. Presque.

dimanche 29 janvier 2012

Revenus et fiscalité

La fiscalité sera au coeur de la campagne présidentielle, mais pour ne pas se laisser enrhumer, dirons-nous, par des propos du type: "ne pas se faire voler les fruits de son travail", "l'impôt bien trop élevé en France, qui fait fuir les talents"..., nous devons nous intéresser à la distribution des revenus dans notre pays.

Selon les chiffres de Piketty découlant eux-mêmes de la comptabilité nationale, le salaire médian des français (de plus de 18 ans) est de 19 900 euros bruts. La moitié des Français donc gagnent moins de 20 000 euros par an.

Les revenus des Français sont ensuite classés par percentile, des 1% des français les plus pauvres aux 1% des français les plus riches. Chaque percentile comptant un nombre égal de personnes autour de 500 000. Nous pouvons alors déterminer des barres d'entrée.

Le fait de prendre l'ensemble des Français de plus de 18 ans permet d'englober dans l'étude les étudiants, les personnes sans emploi, les travailleurs à temps partiel.
Bref, nous nous rendons alors compte que 30% des Français touchent moins de 1000 euros bruts par mois. Indicateur surprenant, certes, mais comme la méthode de calcul peut frapper, étudiants recensés, minimas sociaux non pris en comptes, n'oublions pas que l'INSEE comptabilise 13% de la population française pauvre. Cette statistique prend en compte le niveau de vie qui lui comptabilise les revenus de redistribution (minimas sociaux, allocations...).

A partir de 30 000 euros de revenus bruts annuels, vous faîtes partie du dernier quart le plus riche.
Jusque-là, les revenus progressent d'un percentile, voire même d'un décile à l'autre faiblement. Une belle économie de redistribution, diriez-vous...
Mais ensuite, la pente de la courbe devient plus raide, les revenus se différencient un peu plus vite.
A partir de 45 000 euros, vous entrez dans le dernier décile; les 10% les plus riches.
A partir de 61 000 euros, les 5%.
Puis ensuite la courbe devient de type exponentielle : 123 000 euros sont nécessaires pour faire partie des 1% les plus riches, et si vous voulez chercher la petite bête, 362 000 pour les 0.1% et 1.3 millions pour les 0.01%.

Trop de chiffres trop vite, donc voilà une présentation graphique, la courbe à partir des chiffres de Piketty.

Lecture : - un individu dont les revenus sont de 22 000 euros par an fait partie des 50% des français (tous les français de +18 ans) les plus riches mais ne fait pas partie des 40% les plus riches
              - La barre d'entrée des 10% les plus riches (L'INSEE parle de dernier décile) est de 45 000 euros.

Bref, voilà la courbe des revenus d'un pays d'économie néolibérale soit-disant "égalitariste", "où les talents ne peuvent pas s'exprimer", "d'un pays qui ne veut pas évoluer dans un monde qui change"...

Toutes ces sornettes vous font exploser ?
Alors poursuivez en allant consulter la courbe sur le site des auteurs de la révolution fiscale du taux d'imposition globale des français selon leurs revenus. Quand on additionne les impôts sur le travail (charges, CSG...), sur le revenu (IRPP, ISF), sur les revenus du capital et aussi et surtout la TVA, l'impôt le plus lourd des classes moyennes.


Pour pousser la petite bête, le graphique suivant est le même, mais va au-delà des percentiles en intégrant les 0.1% et les 0.01% des Français les plus riches.

Lecture : - Les 0.1% des français les plus riches ont un revenu annuel supérieur à 362 219 euros

Comme les revenus des 99% des français paraissent si faibles, comme les efforts d'une vie de travail pour faire marcher l'ascenseur social (financier) et gravir quelques échelons semblent réduits à si peu de choses.

A l'heure où dresser des catégories de français aux revenus comparables, les unes contre les autres, est une marque de fabrique (l'assistanat, le public contre le privé, les fraudeurs, "ceux qui ne manifestent" jamais contre les autres...), un mouvement citoyen américain a pour principal slogan "We are the 99%". Eloquent, non ?

Pour une révolution fiscale, Landais, C., Piketty, T., Saez, E., Editions du Seuil, 2010.

dimanche 8 janvier 2012

Suivi... de campagne en crise

La réinformation et la désinformation au coeur de la semaine.

Michel Rocard et Pierre Larrouturou ont fait passé, dans Le Monde, une tribune sur la profonde ânerie du mode de financement de nos dettes auprès des banques privées.

Une excellente chose de voir un article d'économiste hétérodoxe paraître dans un journal de référence. Par contre, pourquoi le signer avec Michel Rocard qui, dans ses interviews nous sert bien souvent le refrain du contrôle des dépenses publiques, et semble peu regretter les mesures prises au tournant de la rigueur de 1983 par les gouvernements socialistes ?
Mais cette parution était tout de même une réussite et Pierre Larrouturou semble avoir le vent en poupe, dommage pour les Verts ou plutôt EELV, parti qu'il a quitté début décembre.


Ensuite, la TVA sociale a occupé la majeure partie des rubriques d'économie politique de nos médias, avec un niveau d'analyse souvent bien ridicule. La TVA étant par définition l'impôt le plus dégressif qui soit, toute hausse de TVA dans un pays comptant 13% de pauvres peut paraître comme une ânerie, sauf à ce gouvernement.
Mais une analyse plus fine de la structure de nos emplois peut réhabiliter l'idée d'une TVA "anti-délocalisation" ciblée. Réfléchir d'abord à quels emplois sont soumis à la concurrence internationale paraît plus sérieux et c'est ce qu'à réaliser Alain Godard dans cet article très intéressant. Les chiffres sur la struture de l'emploi en France sont surprenants.

Reste à débattre du coût du travail comme responsable du chômage. 
Rapidement, nous rappellerons que des dispositifs existent déjà : l'allègement Fillon a permis de diminuer de manière importante les charges patronales sur les salaires inférieurs à 1.6 fois le SMIC, d'environ 20% du salaire brut pour un SMIC par exemple. Le pourcentage de la population active, travaillant à temps plein, gagnant moins de 1.6 fois le smic est de... 44%. Temps partiel compris, votre estimation personnelle fera l'affaire.
Ensuite, le coût du travail en France reste élevé mais la comparaison des coûts du travail en Europe et des taux de chômage montre que la question du chômage est bien plus complexe que ça.


Et le meilleur pour la fin, mercredi 11 sort au cinéma le film "Les Nouveaux chiens de garde" inspiré du livre de Serge Halimi autour de l'activité de nos chers économistes de plateaux télé. Des économistes qui se sont tant trompés mais sont toujours invités.

L'émission Là-bas si j'y suis a réalisé une présentation du film qui laisse espérer un bon moment de réinformation.

Extraits. Alain Minc, Daniel Cohen et Christian de Boissieu étaient réunis sur un plateau en juin 2008 pour nous dire que la crise se terminait et affirmer que le risque systémique était derrière nous. 3 mois avant le krach de septembre. Quels devins !
Depuis, Christian de Boissieu est passé 71 fois sur BFM et 19 fois sur les antennes de Radio France. 
Et Elie Cohen, merveilleux quand il a déclaré en 2007 : « Il faut s’habituer à l’idée que les crises financières ne constituent pas des cataclysmes mais des méthodes de régulation d’une économie mondiale qu’on n’arrive pas vraiment à encadrer par des lois ou des politiques ». Vous pouvez pourtant le voir ou l'entendre chaque semaine.

Mais pour débiter de telles conneries, ces idéologues bien plus qu'économistes sont payés très chers pour débiter leur discours néolibéral... sous une façade de neutralité politique.
Pour une conférence dernièrement à Nantes, payée par la communauté urbaine et Veolia, Jacques Attali a touché 20 000 euros. Celui-là même qui dans son rapport préconisait tant de conneries.

A mourir de rire

Et bonne année...