mercredi 25 avril 2012

Voter sans être pris pour un âne 1 : La Valeur Travail

Pendant cet entre-deux-tours, les candidats tentent de recueillir un électorat relativement large autour d'un discours de valeurs simpliste.
Ces billets tenteront de redonner quelques informations statistiques pour montrer l'inconséquence du discours face à la réalité. Une réalité qu'ils connaissent, bien sûr, mais en rester aux discours sur les valeurs permet de susciter l'approbation. Masquer la réalité revient tout de même un peu à nous prendre pour des ânes.
L'accent sera mis sur N. Sarkozy, champion du genre. Mais F. Hollande n'est pas exempt de tout reproche.

Et commençons par le "vrai travail". Expression que N. Sarkozy a bien utilisée.
Le travail est la valeur cardinale de la droite. L'esprit d'entreprise, le mérite de son salaire, l'ascension sociale par le travail sont des thèmes mobilisés par la droite gaulliste ou libérale et dans lesquelles l'électorat dans sa grande majorité se reconnaît. La gauche a, aussi dans un passé très proche, opposé travail et assistance (cf commentaire 1).
Mais quelle est la réalité du travail sous une présidence néolibérale ?

La mesure-phare ayant survécu de la loi TEPA reste la défiscalisation des heures supplémentaires. Le président-candidat continue de la défendre pendant cet entre-deux tours dans cet article hallucinant alors qu'il y a quelques mois, l'inutilité du dispositif semblait acceptée par le gouvernement.
L'idée est de séduire les électeurs sur la valeur travail même si le dispositif inutile coûte 4 milliards d'euros par an.

Ensuite, l'exemple allemand n'est pas ici mis en évidence. Les Allemands ont choisi face à la crise de diminuer le temps de travail par le Kurz Arbeit. Pour éviter les fermetures d'entreprises, le gouvernement allemand a encadré la diminution ponctuelle du temps de travail des entreprises. En fonction de la baisse des commandes, une entreprise baissait le temps de travail des salariés et le manque à gagner était combler par l'Etat.
Résultat : l'Allemagne a connu une baisse très importante de son PIB de 4.8% en 2009 pour une augmentation du nombre de demandeurs d'emplois de 200 000 individus. En France, un PIB à -2.3% pour 1.2 million de chômeurs en plus.
Et ce président stigmatise les chômeurs, l'assistanat ? Se dit défenseur du travail ?

Au passage, dans le modèle allemand, le temps de travail des salariés était avant la crise de 30.3 heures du fait de la multiplication des emplois à temps partiel. Précarisation donc qui a fait grimper le taux de pauvreté à 18% (contre 13% en France).

Source: 
Larrouturou, P., C'est plus grave que ce qu'on vous dit, mais on peut s'en sortir !, Nova editions, mars 2012

Pour ce qui est de la fiscalité, comment cette présidence a valorisé le travail ?

Alors même que les revenus des ménages les plus riches sont principalement des revenus du capital et non pas du travail, la gouvernance Sarkozy a un bilan fantastique sur le sujet. Non seulement, le quinquennat ne s'est pas attaqué à l'injustice du système fiscal, mais les hausses d'impôts sur les hauts revenus ont visé le travail, plutôt que le capital. 
Le discours sur le travail relaie l'idée que l'impôt limite le travail et est nuisible à tous, du grand patron à l'employé en passant par le petit entrepreneur. Il regroupe une population large sous la valeur travail alors que le néolibéralisme a fait explosé les inégalités de revenus et la fiscalité de ces acteurs .
L'impôt sur les bénéfices des grandes entreprises est de 18.6%, d'une PME de 39.5% et pour une société du CAC 40 : 3.8 %.

Source : Légé, P., Pour une nouvelle fiscalité, in Changer l'Economie, Les Economistes atterrés, janvier 2012.

Le problème a été "découvert" par le président et sera combattu lors du prochain quinquennat,s'il est élu. 

Dernier point, la protection des travailleurs. Le discours sarkozyste sur le temps de travail était relativement simple: "pourquoi imposer un temps de travail par la loi, alors que les accords par entreprise seraient plus efficaces et relèvent du dialogue social ?". Dans ce monde du travail idéalisé, encore faut-il des représentants des salariés au pouvoir fort. Mais la campagne s'est avérée un règlement de comptes contre les syndicats.
Comment dans ce contexte protéger le vrai travail ? Pas de loi cadre, des syndicats décrédibilisés, une inspection du travail aux effectifs en baisse ? Une politique extrêmement libérale qui en période de chômage important isole le salarié... Ces questions ne suscitent peu d'intérêt. Pourtant ces dernières années, l'Etat actionnaire a pu s'apercevoir que les politiques managériales de certaines entreprises où il est engagé: France Telecom, La Poste, Renault... ont montré toute leur inhumanité et donc le besoin fort de cadre pour les relations entre employeurs et salariés.


Nous ne sommes ici que dans le bilan d'une histoire très récente. Mais sur le fond, qui a spolié le travail ? Les fonctionnaires non remplacés, les retraités trop pensionnés, les assistés... Ou les structures du néolibéralisme, concurrence et finance actionnariale, qui opposent travailleurs entre eux au profit d'une minorité largement rétribuée. Nous verrons cela dans notre billet sur le coût du travail, mais en attendant, entendre le mot travail dans la bouche d'un néolibéral ne doit susciter, au mieux, que de la méfiance.

8 commentaires:

  1. la valeur travail est aussi révérée par la gauche. C'est Jospin qui lorsqu'il était premier ministre déclarait en 1998, en réponse à la mobilisation des chômeurs et précaires : Je préfère une société de travail à, l'assistance", faisant ainsi la courte échelle au futur 'travailler plus du Vichyssois de Neuilly. Et le P"C"F serait d'accord avec la doctrine socialiste (sans même parler de Mélanchon qui a été minisitre des apprentis payés à 17% du SMIC.

    Votre présentation du "modèle allemand" dont on nous rabat les oreilles partout est partielle et erronée. Dans ce pays riche, il y a désormais 20% de pauvres et l'espérance de vie a commencé de baisser, suite à des (contre) réforme de la protection socile des chômeurs et précaires (les plans Hartz) mis en oeuvre par une coalition rouge verte. (voir "Dette et austérité, le modèle allemand du plein emploi précaire" )

    Il n'y pas de sauveur suprême on le savait, on découvre depuis quelque décennies qu'il y a par contre nombre de fossoyeurs de nos vies.

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  2. Merci de ce très bon commentaire.

    Sur le modèle allemand effectivement qui n'était pas à présenté ici ds le détail, 18% de taux de pauvreté contre 13 en France en majorité en raison du plan Hartz 4 par une coalition socialiste.

    Sinon, sur ce blog, vous verrez que le socialisme des années 80-90 n'est pas tout à fait pris en exemple mais FH montre des avancées... dans le discours. A suivre.

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  3. Merci pour ce post, qui dans l'ensemble me semble assez juste.

    Je souhaitais apporter une petite précision et poser une question sur la défiscalisation des heures supplémentaires.

    D'abord la précision : pour contrer l'idée avancée par les différents partis de gauche que la loi visait avant tout les plus aisés, Sarkozy et NKM avaient affirmé (je ne fais que citer des déclarations de campagne) que cette loi "a depuis son introduction rapporté un peu plus de 5 milliards à 9 millions de salariés". Ils se permettent ensuite de sournoisement diviser pour en conclure que cela représente environ 550 euros par salarié concerné. Bref, si on suit leur rhétorique, une véritable mesure pour les masses laborieuses.
    Ce genre d'affirmation fait bondir : ne serait-ce que pour les revenus dans leur ensemble, il existe un fort écart entre revenu moyen et revenu médian (ceci étant du bien entendu, à une distribution de type Pareto pour les salaires, i.e. en particulier à l'existence des très grands revenus qui augmentent sensiblement le revenu moyen sans affecter le revenu médian). Il semble que cet effet est encore plus marqué pour des revenus provenant d'heures supplémentaires, et plus encore pour le gain opéré en vertu de la défiscalisation de ces dernières.
    Remarquons que de l'aveu même des sortants, cette défiscalisation n'a concerné QUE 9 millions de salariés, et donc moins d'une moitié... Bref, si on veut présenter les choses sous un jour un peu moins reluisant et plus partiales, le gain médian pour le salarié est donc tout simplement 0...


    Je suis en outre prêt à parier que même pour les 9 millions concernés, ces 5 milliards ne se répartissent absolument pas équitablement, et j'imagine que les hauts revenus ponctionnent une part très substantielle de ce cadeau. Ceci m'amène à ma question : savez-vous où trouver les chiffres de la répartition par quantile de ce cadeau fiscal?

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    1. ah oui, au fait, j'ai repris les chiffres là :
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_TEPA.
      Je n'ai aucune idée de leur véracité, mais pour les besoins du raisonnement j'ai fait confiance à celui qui a écrit l'article sur wikipedia.

      J'avais d'ailleurs oublié de mentionner ce passage édifiant
      "Dans un sondage IFOP du 27 mars 2008, 76% des salariés soutiennent les mesures sur les heures supplémentaires"

      Vu que 66% des salariés n'ont à ce jour finalement pas touché un centime dans le cadre de cette loi, le chiffre de 76% fait frémir.

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    2. Bonjour,
      je ne pense pas que ce soit sur les hauts revenus puisque très peu de hauts revenus ont un contrat horaire.
      Mais je vais chercher sur leur distribution. Dans l'enseignement par exemple, leur utilisation a été massive. La cour des comptes parlait d'effet d'aubaine également pour les employeurs qui désormais les déclaraient alors qu'avant elles n'étaient pas déclarées, mais le résultat pour les finances publiques reste le même et est catastrophique.
      Complément de réponses à venir.

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  4. on est d'accord que les très hauts revenus ne sont sans doute pas concernés.

    Maintenant qu'appelle-t-on un "haut revenu"?
    Pour bien connaître le milieu de la prépa, un prof de prépa agrégé de chaire supérieure gagne plus de 6000 euros nets (je prends ici un exemple réaliste et que je connais bien, à savoir celui d'un prof de maths en filière MP qui ferait 3 heures de colles par semaine, et je compte donc heures sup défiscalisées et primes, le revenu de base étant de 3800 euros), ce qui le situe tout de même désormais dans les 4% de salariés les mieux rémunérés : http://www.revolution-fiscale.fr/simuler/distrib/.
    Il s'agit là, comme vous le soulignez, sans doute d'une des catégories qui aura le plus bénéficié de la loi de défiscalisation. Mais certainement pas d'une catégorie populaire...

    La masse des profs certifiés au collège et lycée, et des maîtres d'école a quant à elle beaucoup moins d'occasion d'exercer une telle quantité d'heures supplémentaires. Evidemment on parle là d'emplois qui étaient déjà moins rémunérés avant la loi. Le résultat est une plus forte disparité de revenus entre ces des sous-catégories d'enseignants.
    Alors fallait-il vraiment alléger les impôts des profs de prépa??

    Je me permets de souligner que je dis cela sans aucune animosité envers les profs de prépa, j'en compte parmi mes très proches... Il n'empêche qu'il s'agit plutôt là d'un bon exemple de la répartition inéquitable de ce cadeau fiscal.

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  5. Excellent exemple qui ne souffre d'aucune contradiction.
    Maintenant, quelle est la répartition des bénéficiaires d'heures sup, je cherche...

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    1. Voilà. Rien de terrible en fait à part une augmentation forte sur 2009 des heures sup ds l'administration.
      http://www.travail-emploi-sante.gouv.fr/IMG/pdf/2010-018.pdf
      Je ne retrouve pas les heures supp ds les enquetes suivantes

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